—Sommes-nous bien ou mal organisés? En toute chose, nous voyons la fin, l'extrémité de la chose! Les autres se jettent comme des étourneaux, et sans réflexion, dans une aventure. Nous, dans un duel par exemple, quand nous ne voyons pas notre mort, nous voyons la mort de notre adversaire, la prison qu'il faudra faire, la pension qu'il faudra payer à la famille! C'est toujours dans notre cervelle les infinies déductions de l'imprévu, déductions qui ne viennent à la pensée de presque personne. Dans un caprice, dans une liaison, notre pensée escompte d'avance les sommes d'argent, de liberté, etc., etc., qu'il sera nécessaire de débourser. Enfin, dans un verre de vin, nous envisageons la migraine du lendemain. Ainsi de tout, et cela sans que cela nous fasse renoncer à un duel nécessaire, à une femme tentante, à une bouteille de vin supérieur.

Est-ce tout à fait un malheur? Non. Si cela empoisonne un peu la jouissance présente, l'imprévu ne vous désarçonne pas,—et vous êtes toujours prêt à aller au bout de tout ce que vous avez entrepris, avec une résolution délibérée, une volonté amassée, une patience constante des mauvais hasards.

* * * * *

11 décembre.—Nous sommes à la Porte-Saint-Martin dans la loge de Saint-Victor. C'est la première de la TIREUSE DE CARTES, de Victor Séjour et de Mocquard. Saint-Victor a la bouche crispée, et cette physionomie dure, fermée, cette tête de bois qu'il a dans l'embarras, l'émotion, l'ennui.

C'est plein de mères d'actrices, de vaudevillistes, de critiques, d'hommes sans nom qui ont un nom au théâtre, ou des droits sur le directeur, ou des créances sur l'auteur, ou une parenté avec le souffleur, le placeur, et d'actrices qui ne jouent pas, et d'acteurs de province en congé, et de filles littéraires et de leurs petits amants de poche.

Dans la loge d'avant-scène du rez-de-chaussée, trône, dans le demi-jour, Jeanne de Tourbet, admirable dans sa pose de royale nonchalance, et tout entourée d'une cour de cravates blanches, qu'on perçoit dans l'ombre. Et voici Fiorentino avec son aspect et son teint de figure de cire: Bischoffsheim, l'ami de tous les critiques, papillonnant de loge en loge; la petite Dinah, avec sa jolie tête serpentine, assise au balcon à côté de la mère Félix, parée d'un manchon blanc. Ici rayonne, enveloppée de gaze comme une fiancée d'Abydos, Gisette, à côté de la femme du célèbre dramaturge Grangé; Dennery est derrière avec son petit oeil éteint. Le patriarche du feuilleton, le podagre Janin, laisse voir autour de ses poignets des manchettes de tricot rouge. Doche montre ses doux yeux d'enfant et sa mine chiffonnée, un peu écrasée par la grande passe bleue de son chapeau. Théophile Gautier, torpide à la façon d'un sphinx et d'un poussah, semble résigné à tout ce qui va se passer.

C'est une grande représentation. Il y a un sergent de ville au carreau de notre loge, et tout près un cent-garde flamboyant; et assis à côté de l'ouvreuse, Alessandri surveille le corridor, la main sur le manche d'un poignard de son pays. L'Empereur est venu applaudir avec l'Impératrice l'oeuvre de Mocquard, le ci-devant historien des Crimes célèbres, et présentement le secrétaire de l'Empereur.

La pièce commence, une pièce comme toutes celles que les rhétoriciens serrent dans leur commode. Ce n'est pas même du faux Hugo. Et dans la salle on entend les femmes murmurer dans des sortes de pâmoisons; «Oh! que c'est bien écrit!» Mais la pièce n'est pas sur le théâtre, elle est dans la salle. L'intrigue et le drame, c'est la déclaration officielle des amours de Saint-Victor et de l'actrice en scène. Toutes les lorgnettes interrogent la face de marbre du critique, et précisément en face de nous, au balcon des secondes, l'ancienne, la délaissée, l'Ariane, Ozy en personne, en compagnie de Virginie Duclay, plonge sur l'ingrat, en remuant à grand bruit un immense éventail noir, au milieu de rires ironiques.

On marche l'un sur l'autre dans les corridors, où Janin souffle sur une banquette, où Villemessant raconte le duel Galliffet, où Claudin vague, où Villemot montre un gilet blanc de la Belle Jardinière, où Crémieux se plaint de la poitrine avec des tonalités de Grassot récitant du Millevoye, où Marchal salue tout le monde.

Saint-Victor a une émotion qui se trahit par le silence, la fixité de sa lorgnette sur l'actrice, enfin par ce cri enfantin si naïf à la tombée du rideau, au quatrième acte, ce cri timide: «Lia toute seule! Lia toute seule!» quand le public rappelle les acteurs et crie: «Tous, tous, tous!»