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Dimanche 11 mars.—On sort de table… Femme au délicat profil, au joli petit nez droit, à la bouche d'une découpure si spirituelle, à la coiffure de bacchante donnant aujourd'hui à sa physionomie une grâce mutine et affolée, femme aux yeux étranges qui semblent rire, quand sa parole est sérieuse. Toutes les femmes sont des énigmes, mais celle-ci est la plus indéchiffrable de toutes. Elle ressemble à son regard qui n'est jamais en place, et dans lequel passent, brouillés en une seconde, les regards divers de la femme. Tout est incompréhensible chez cette créature qui peut-être ne se comprend guère elle-même; l'observation ne peut y prendre pied et y glisse comme sur le terrain du caprice. Son âme, son humeur, le battement de son coeur a quelque chose de précipité et de fuyant, comme le pouls de la Folie. On croirait voir en elle une Violante, une de ces courtisanes du XVIe siècle, un de ces êtres instinctifs et déréglés qui portent comme un masque d'enchantement, le sourire plein de nuit de la Joconde. Il y a souvent comme la tombée d'une larme au milieu d'une de ses blagues, et presque toujours, au bout d'une de ses phrases attendries, un strident rrrr, qui semble la crécelle de l'ironie.

Et l'on ne sait vraiment si c'est une femme qui a plus envie d'être à vous que de se moquer de vous.

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Samedi 17 mars.—Une jouissance tout à fait supérieure: un grand acteur dans une pièce sans talent. Vu Paulin Ménier dans le COURRIER DE LYON. Un admirable comédien, le comédien supérieur de ces années. Un créateur de types, avec une silhouette, des gestes, une physionomie des épaules, un masque du crime d'après des études sur le vrai, d'après des modèles entrevus dans une imitation de génie.

Paulin Ménier, le seul acteur qui donne aujourd'hui à une salle le frisson, le petit froid derrière la nuque, que donnait Frédérick Lemaître.

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—L'humoristique chose qu'on me contait hier à propos de l'étiquette des cours d'Allemagne. Il est défendu de se moucher, même d'éternuer devant les souverains de là-bas. Une ambassadrice de ma famille se trouvait très embarrassée quand il lui arrivait de s'enrhumer. Heureusement qu'elle était prise en affection par une espèce d'antique camerera mayor, dans la famille de laquelle se léguait au lit mort, de génération en génération, le secret de ne pas éternuer devant son souverain. Et elle lui révéla ce secret: qui est de se pincer le cartilage, intérieur du nez d'une certaine façon.

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Dimanche 1er avril.—Nous parlions aujourd'hui de l'amoureux à la mode, de l'homme à femmes de l'heure présente, et du renouvellement qui se fait tous les trente ans, dans la physionomie du séducteur. Le ténébreux de 1830 est démodé; qui l'a remplacé? le jocrisse de salon, le farceur, le faiseur d'imitations. Et ce changement vient de l'influence du théâtre sur les femmes. En 1830, c'étaient les Antony qui faisaient prime, aujourd'hui ce sont les Grassot. L'acteur dominant, culminant d'une époque, semblerait donner le la à la séduction amoureuse.