—Certains mots d'une méchanceté sublime sont donnés à des femmes sans intelligence: la vipère a la tête plate.
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7 avril.—A la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane, à un assaut donné par Vigneron, qui annonce le Désespoir des bras tendus.
Un rendez-vous de la force moderne, depuis l'athlète de la lutte à main plate et l'hercule du Nord, jusqu'au gymnaste de l' «Adresse française». Tous les types: les forts de la Halle apoplectiques, à la chemise sans cravate, à la courte blouse relevant et ouverte; les marchands de vins à nuque de taureau; les maigres petits savatiers pâlots, à la mine de catin, le cou et les bras nus dans des gilets de flanelle rose; les souples tireurs de canne, à la tête de chat; les jolis éreintés de barrière, un bouquet de violettes à la boutonnière, ramenant leur avant-bras, pour faire palper, à leurs voisins, sur le drap de la manche, le sac de pommes de terre de leurs biceps; les maîtres d'armes de régiment, une redingote passée sur leur veste de salle, la tenue martiale et académique, le front évasé, les yeux enfoncés, un petit bout de nez relevé et le visage en as de pique.
A côté de ces hommes, deux genres de femmes: la vieille teneuse de gargot et de basse table d'hôte; la petite fille du peuple, toute jeunette, au bonnet noir à rubans de feu, à laquelle le gros homme élastique, qui vient de tirer le sabre, redemande son mouchoir, où les sous sont noués dans un coin.
—Ce qui me dégoûte c'est qu'il n'y a plus d'extravagance dans les choses du monde. Les événements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque grand toqué de gloire ou de foi, qui brouille un peu la terre et tracasse son temps à coups d'imprévu. Non, tout est soumis à un bon sens bourgeois, à l'équilibre des budgets. Il n'y a plus de fou même parmi les rois.
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10 avril.—Flaubert, qui part à Croisset marier sa nièce, vient me faire ses adieux. Il nous entretient d'une création qui a fort occupé sa jeunesse, aussi bien que quelques-uns de ses amis, et surtout son intime, Poitevin, un camarade de collège qu'il nous peint comme un métaphysicien très fort, une nature un peu sèche, mais d'une élévation d'idées extraordinaire.
Donc ils avaient inventé un personnage imaginaire, dans la peau et les manches duquel ils passaient, tour à tour, et les bras et leur esprit de blague.
Ce personnage assez difficile à faire comprendre, s'appelait de ce nom collectif et générique: le Garçon. Il représentait la démolition bête du romantisme, du matérialisme et de tout au monde. On lui avait attribué une personnalité complète, avec toutes les manies d'un caractère réel, compliqué de toutes sortes de bêtises bourgeoises. Ça avait été la fabrication d'une plaisanterie lourde, entêtée, patiente, continue, ainsi qu'une plaisanterie de petite ville ou une plaisanterie d'Allemand.