Le Garçon avait des gestes particuliers qui étaient des gestes d'automate, un rire saccadé et strident à la façon d'un rire de personnage fantastique, une force corporelle énorme. Rien ne donnera mieux l'idée de cette création étrange qui possédait véritablement les amis de Flaubert, les affolait même, que la charge consacrée, chaque fois qu'on passait devant la cathédrale de Rouen.
L'un disant: «C'est beau, cette architecture gothique, ça élève l'âme!» Et aussitôt celui qui faisait le Garçon s'écriait tout haut, au milieu des passants: «Oui, c'est beau et la Saint-Barthélémy aussi, et les Dragonnades et l'Édit de Nantes, c'est beau aussi!…» L'éloquence du Garçon éclatait surtout dans une parodie des Causes célèbres qui avait lieu dans le grand billard du père Flaubert, à l'Hôtel-Dieu, à Rouen. On y prononçait les plus cocasses défenses d'accusés, des oraisons funèbres de personnes vivantes, des plaidoiries grasses qui duraient trois heures.
Le Garçon avait toute une histoire, à laquelle chacun apportait sa page.
Il fabriquait des poésies, etc., etc., et finissait par tenir un HOTEL DE
LA FARCE, où il y avait la Fête de la Vidange… Homais me semble la
figure réduite, pour les besoins du roman, du Garçon.
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Jeudi 12 avril.—Nous partons, ce matin, pour le plus ennuyeux voyage d'affaires du monde, un rembaillement de fermes, qui est le fond de nos ennuis et de nos préoccupations depuis un an…
Le lendemain à Chaumont, il faut attendre jusqu'à trois heures la voiture… Nous attendons sur un petit banc de bois d'où l'on voit la grande place de la ville, et l'Hôtel de ville, aux heures tombant avec un bruit de glas. Ce sont de grosses servantes, crevantes de santé, les joues presque bleues de sang, qui traversent la place. Après les servantes, défilent lentement un, deux, trois, quatre, cinq individus. On compterait les allants et les venants sur ses doigts… Puis un chien qui fait, comme un homme, le tour de la place, puis un autre… Ah! une femme en chapeau! Il y a, au milieu de la place, une petite voiture—boutique de mercerie, où personne n'achète… A deux heures la marchande ferme et s'en va bien contente. Il y a quelque chose de plus mort que la mort; c'est le mouvement de la place d'une ville de province.
Le soir nous sommes à Breuvannes, chez ce vieil ami de notre famille, M. Colardez. Il est là, toujours le même, toujours dans ses livres, avec sa mémoire, son intelligence, son ironie restée debout. Philosophant avec ce grand et charmant esprit, en cette petite allée toute droite de son jardin, dans laquelle nous allons jusqu'au bout, puis nous revenons, nous causons de la mort de la province, depuis la Révolution qui a commencé à appeler toutes les capacités dans la capitale. Car tout va aujourd'hui à Paris: les cerveaux comme les fruits; et Paris est en train de devenir une ville colossale et absorbante, une cité—polype, une Rome au temps d'Aurélien.
Et revenant à la province, Colardez nous esquisse des figures pantagruéliques des vieux temps de la Haute-Marne, où nos aïeux, du matin au soir, toujours prêts à boire, nos aïeux restaient sur le banc de pierre de leur porte à raccrocher des buveurs, tandis que leurs dignes épouses se faisaient des noirs au visage, en buvant à la cave un coup du vin, et remontaient trébuchantes. Il nous peint ces triomphantes apoplexies des propriétaires dans leurs jardinets, après une rincette d'eau-de-vie, sous un coup de soleil de juin: natures perdues qui n'ont guère laissé d'héritiers que ce notaire de Daillecourt, qui ces années-ci, après un souper prolongé jusqu'à huit heures du matin, fit explosion, à table. Crepuit médius, oui, son ventre éclata, sans figure aucune.
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17 avril.—Au fond des plaintes des fermiers, il y a ce fait incontestable. Il n'y a plus de bras pour les travaux de la terre. L'éducation détruit la race des laboureurs et par conséquent l'agriculture… Et tout en se lamentant, notre fermier Flammarion nous fait remarquer que nous marchons sur des champs à nous: impossible vraiment de plus ressembler aux champs des autres.