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23 avril.—Un ennui vague qui n'a pas d'objet, et qui se promène de long en large chez moi. La vie est décidément trop plate. Il n'y a pas deux liards d'imprévu ici-bas. Il ne m'arrive rien que des catalogues de ventes, puis des bobos ressassés, des migraines connues. C'est tout. Je n'hérite pas d'un monsieur que je ne connais pas. Cette jolie maison que j'ai vue à vendre rue Larochefoucauld, on ne m'apportera pas ce soir sa donation sur un plat d'argent. Et quand je repasse toute mon existence, ça été toujours comme ça, rien qui sort du train-train des événements ordinaires et j'ai le droit d'appeler la Providence une marâtre.
Je n'ai eu qu'une aventure: je regardais, sur les bras de ma nourrice, un joujou, un joujou très cher. Un monsieur qui passait me l'a acheté!
—L'ennui est peut-être un privilège. Les imbéciles ne sentent pas s'ennuyer. Peut-être même qu'ils ne s'ennuient pas. Une révolution, tous les dix-huit ans, leur suffit pour se distraire.
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Jeudi 10 mai.—…Ce soir Gavarni nous parle de ses amours réalisées et de ses amours ébauchées, de cent cinquante femmes environ, allant des créatures les plus quintessenciées aux dernières gourgandines,—dont il a aimé à fond la moitié, et courtisé de très près l'autre moitié. Parmi ces amantes, revient dans ses souvenirs une femme prise d'un vrai sentiment pour lui, et qu'il a toujours respectée à cause de relations avec sa famille. Et il raconte que, lorsque elle avait été bien sage, il l'emmenait déjeuner chez Bancelin, où il y avait un lit et des pantoufles dans les cabinets, et que la pauvre femme, à la vue de ces choses, qui n'étaient pas faites pour elle, se mettait à pleurer.
Nous lui demandons s'il a jamais compris une femme? «Une femme, mais c'est impénétrable, non pas parce que c'est profond, mais parce que c'est creux!» Nous lui demandons encore s'il a été jamais vraiment amoureux? «Non, je n'ai aimé bien réellement que mon père, ma mère, mon enfant!»
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—L'esprit ne dort pas dans le sommeil, mais il semble tomber, la nuit, sous l'esclavage des sensations physiques qui le régissent.
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