25 mai.—Il y a en nous un instinct irraisonné qui nous pousse à l'encontre des despotismes d'hommes, de choses, d'opinions. C'est un don fatal que l'on reçoit en naissant, et auquel on ne peut se soustraire. Il y a des esprits qui naissent domestiques et faits pour le service de l'homme qui règne, de l'idée qui réussit, du succès: ce terrible dominateur des consciences,—et c'est le plus grand nombre, et ce sont les plus heureux. Mais d'autres naissent, et nous sommes de ceux-là, avec un sentiment insurrectionnel contre ce qui triomphe, avec des entrailles amies et fraternelles pour ce qui est vaincu et écrasé sous la grosse victoire des idées et des sentiments de l'universalité, avec enfin cette généreuse et désastreuse combativité, qui, dès huit ou dix ans, leur fait se donner des coups de poing avec le tyran de leur classe, et tout le reste de leur vie, les confine dans l'opposition de la politique, de la littérature, de l'art.

* * * * *

7 juin.—Bar-sur-Seine. Une chose bien caractéristique de notre nature, c'est de ne rien voir dans la nature qui ne soit un rappel et un souvenir de l'art. Voici un cheval dans une écurie, aussitôt une étude de Géricault se dessine dans notre cervelle; et le tonnelier frappant sur une futaille dans la cour voisine, nous fait revoir un lavis à l'encre de Chine, de Boissieu.

* * * * *

Juin.—Un curieux monument de l'éducation donnée par les pères de famille à leurs enfants sous Napoléon Ier. Le père d'un mien parent, lui avait dit: «Il faut que tu saches le latin, on peut se faire comprendre partout quand on sait le latin. Il faut que tu saches le violon, parce que si tu es prisonnier, de guerre dans un village, tu pourras faire danser les paysans et ça te rapportera quelques sous, et si tu es prisonnier dans une ville, on pensera de toi que tu es un jeune homme distingué, appartenant à une bonne famille et cela t'ouvrira les sociétés et te fera faire de bonnes connaissances. Et puis, il faut que tu dormes sur l'affût d'un canon comme sur un lit, et pour t'y habituer, tu vas coucher pendant huit jours sur une couverture, attachée sur le parquet par quatre clous.»

* * * * *

—Ma cousine disait à M. Colardez: «On dit que vous gâtez terriblement votre enfant?

—«Madame, j'en ai perdu un!»

N'est-ce point un mot d'esprit du coeur.

* * * * *