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Paris, 30 septembre.—Au sortir de cette ville de bruit et de mouvement (Vienne), où les voitures volent, où les pavés sonnent, où il y a dans les rues un monde riant et gai à poignée, et où les femmes ne sont plus les Allemandes de Berlin, mais des femmes au sang mêlé, des métis de Hongroises, de Croates, de Bohêmes, de Russes, au front bas, à l'oeil amoureux, et qui depuis la fille de boutique jusqu'à l'Impératrice, sont des images de volupté… Paris me paraît gris et morne, et ses femmes inexpressives, et les roues de ses voitures avoir des chaussons de lisières. Rien de la patrie ne me sourit, pas même notre intérieur.

—La vanité de l'auteur dramatique a quelque chose de la démence de ce fou de Corinthe, convaincu que le soleil était uniquement fait pour l'éclairer—lui seul.

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8 novembre.—«Savez-vous comment on a pris Sébastopol? Vous croyez que c'est Pélissier, n'est-ce pas?» nous dit quelqu'un d'assez bien informé. Et il continue: «Ah! que la vraie histoire n'est jamais l'histoire! Pélissier n'y a été pour rien. On a pris Sébastopol par le ministère des affaires étrangères.»

Il y avait à Saint-Pétersbourg, pendant la guerre, un attaché militaire de Prusse, M. de Munster, très aimé en Russie, et qui envoyait au roi Guillaume tous les détails secrets de la campagne, les procès-verbaux des conseils de guerre tenus chez les Impératrices. Le roi de Prusse ne communiquait les dépêches de M. de Munster à personne, pas même à son chef de cabinet, M. du Manteuffel. Il ne les communiquait qu'à son mentor intime, M. de Gerlach, un mystique germain, un conservateur féodal à la de Maistre, plein de mépris pour les parvenus du droit national, et outré de la visite de la reine Victoria à Paris.

M. de Manteuffel eut connaissance de cette correspondance secrète. Il la fit intercepter et copier, pendant le trajet qu'elle faisait du palais chez M. de Gerlach. Dans ces lettres se trouvaient toutes les révélations possibles sur la défense de Sébastopol. Ainsi on y disait: «Si tel jour on avait attaqué Sébastopol à tel endroit, il était pris.» Et encore: «Il n'y a qu'un point à attaquer (et qu'on désignait) et tout est perdu, mais tant que les Français ne l'auront pas trouvé, il n'y a rien à craindre.» Le gouvernement français achetait le voleur qui interceptait la correspondance au profit du ministre, et l'empereur Napoléon avait communication des lettres révélatrices. Il envoyait aussitôt à Pélissier l'ordre de tenter l'assaut sur un endroit qu'il lui indiquait, toutefois sans pouvoir lui mander sur quoi il fondait la certitude de son succès.

Pélissier ayant en mémoire l'assaut manqué du 18 juillet, se refusa à donner l'assaut demandé par l'Empereur. Dépêches sur dépêches. Pélissier impatienté, et qui n'était pas commode, coupe le télégraphe. L'Empereur est au moment de partir. Enfin le général Vaillant est envoyé, et les indications de M. de Munster font gagner la Tchernaia et attaquer Malakoff dans le point juste où il fallait l'attaquer.

Ces lettres n'ont coûté que 60,000 francs, un morceau de pain. Maintenant, allez voir la prise de Malakoff d'après les journaux, au Panorama[1].

[Note 1: Note communiquée. «On a su depuis par une publication de M. Seiffert, le directeur de la Cour des comptes à Potsdam, que M. de Manteuffel, le ministre des affaires étrangères, pour se prémunir contre les agissements du parti russe, très puissant alors à la cour de Berlin, avait de compte à demi avec M. de Hinkeldey, le président de la police, organisé un service secret, qui, depuis plus d'un an, lui livrait la copie des lettres particulières que M. de Gerlach et M. de Niebuhr échangeaient derrière son dos, avec l'attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg. C'est par l'agent du ministre prussien, que M. de Moustier fut informé, au moment où l'on allait lever le siège de Sébastopol, de l'état désespéré de la place. M. de Manteuffel rendait ainsi, par des voies mystérieuses, un signalé service aux puissances occidentales, en même temps qu'à son pays, car si le dernier mot de la guerre était resté à la Russie, la Prusse serait retombée sous la pesante tutelle de la cour de Saint-Pétersbourg. Il est également permis de croire qu'en cette affaire, M. de Manteuffel obéissait un peu à son ressentiment contre le parti russe, qui ne lui pardonnait pas d'avoir empêché le roi de Prusse de prendre fait et cause pour son beau-frère, l'Empereur Nicolas.»