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16 septembre.—Nuremberg. Il y a dans les rues des casse-noisettes qui marchent sans bruit, et dans les lanternes des maisons, des femmes qui regardent distraitement et laissent tomber sur le passant un sourire effeuillé. Nous causons ce soir de la vie antédiluvienne qu'on doit mener ici, une vie qui ne doit pas avoir plus de conscience d'elle-même que la conscience du sable dans le sablier… Et comme, en causant, nous tripotons quelques bibelots achetés ici, Saint-Victor nous conte à ce sujet le plus beau trait d'amour et de bibeloterie qui soit: Charles Blanc rapportant à sa maîtresse, de Copenhague à Paris, un service à thé de porcelaine de Saxe,—sur ses genoux.

Au cimetière, parmi les cénotaphes chargés d'armoiries, une tombe d'Américaine portant ce beau cri de guerre de la foi: Resurgam. Tout à côté se trouve l'antique tombeau d'un apothicaire ou d'un potier d'étain, où se trouvent deux seringues modelées en bronze: deux seringues témoignant combien ce peuple est insensible à l'ironie, et à quel point le ridicule n'existe pas en Allemagne.

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18 septembre.—Munich. Une brasserie dans un Parthénon de carton-pierre… Les fresques de Kaulbach sont bêtes comme une métaphore de la Révolution: c'est l'hydre du fédéralisme et les grenouilles du Marais, exécutés par un rapin chassé de l'atelier de M. Biard.

—A la Glyptothèque. Le faune Barberini. La plus admirable traduction, par le marbre et l'art statuaire, d'une humanité contemporaine des Dieux. Cette gracieuse tête renversée par le sommeil sur l'oreiller du bras, l'ombre calme de ces yeux clos, le sourire de cette bouche d'où semble s'exhaler un souffle, la mollesse el la tendresse de ces joues détendues par le repos: c'est le tranquille et beau sommeil de l'humanité au sortir des mains du Créateur. Tel, je me figure, le sommeil d'Adam, dans la nuit, où une compagne lui fut donnée.

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25 septembre.—Je dîne (le dîner est ici à deux heures), je dîne à l'hôtel de Francfort en face d'une Viennoise, accompagnée de son frère en uniforme, d'une jeune fille décolletée à la peau éblouissante. Quelle gaîté des yeux, quelle fête du regard s'en est allée avec la suppression de ce décolletage en plein jour du XVIIIe siècle,—gardé ici.

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Lundi 24 septembre.—Vienne. Musée Lichtenstein… Quatre Chardin, dans une tonalité plus chaude, plus bitumeuse, que ceux que je connais en France. LA RATISSEUSE: fichu blanc et bleu, casaquin brun, tablier blanc. Dans le bonnet et le tablier des rugosités, de vraies scories de blanc d'argent en plein bain d'huile. Esquisse signée: Chardin, 1738.—LA POURVOYEUSE; du jaune, du rouge, du rose, du bleuâtre violacé, posés l'un à côté de l'autre dans la figure, et jouant la tapisserie au gros point, signé: Chardin, 1735.—LA GOUVERNANTE, placée trop haut pour être bien vue, mais dans un ton roux superbe.—Un sujet non gravé dans le temps (LES ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE), une femme cassant un oeuf qu'elle se prépare à faire cuire dans une poêle: la femme dans des tons doucement roses, violacés, blanchâtres, sur un fond chaudement sombre.