Puis me voici dans la lumière rousse d'un petit café enfumé. Les cigares et les pipes y font des nuages visibles et qui se tordent comme une idée bête qu'on poursuit. Trois jeunes filles en costume tyrolien, l'aigrette au chapeau, les bretelles à la gorge, chantent sur une estrade et font sonner l'écho de leurs montagnes.
Et alors vers ma table, le crâne et le front balayés et baignés de grandes mèches de cheveux blancs, quelqu'un d'à peine vivant, d'oublié par la mort, par la guerre, s'approche, branlant comme une ruine. Le pauvre petit vieillard, ensuairé dans sa longue redingote tachée du ruban d'une croix, avance vers moi sa tête, où deux yeux sortent, fixes et saillants, morts et terribles comme ceux d'un soldat, auquel on enfoncerait une baïonnette dans le ventre. De grosses moustaches blanches lui masquent la bouche, et lui remontent jusqu'au bout du nez, quand il parle. Son menton tout écourté et ravalé par l'édentement, a un perpétuel tremblotement. Il semble mâcher des restes d'idées, de souvenirs, de mots. Il a peine à porter la petite boîte de parfumerie, où il cherche l'eau de Cologne et la pommade qu'il veut me vendre. A tout moment, il les pose devant moi, en s'appuyant dessus, prêt à tomber; et ses yeux s'ouvrant de plus en plus, le vieux soldat de Blucher, de cette voix qui semble sortir d'un trou, de cette voix de son passé, un murmure comme un cri de dessous la neige, me bredouille en français: «Entré à Paris!»
On respire ici, dans cette ville nocturne, un air d'Hoffmann.
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Samedi 8 septembre.—… Battant les rues, cette nuit, nous rencontrons deux jeunes filles, portant ces chapeaux qu'on voit dans les estampes à l'aquateinte d'après Lawrence, ces grands chapeaux d'où pend une dentelle noire, dont les pois semblent faire danser sur la figure des femmes des grains de beauté… Nous nous attablons avec elles, dans un jardin de café, et leur offrons une glace, un fruit, n'importe quoi. Ces deux jeunes filles toutes blondes, au bleu sourire des yeux, et dont l'une a le type angélique d'une vierge de Memling, se font apporter deux côtelettes de veau…«Elles ont leurs mères,» disent-elles, et nous voici dans un gasthaus d'un faubourg de Berlin, ténébreux comme la caverne de Gil Blas, et verrouillé de serrureries et de ferronneries comme un vieux burg, et servis par un garçon considérant ces femmes avec l'air à la fois niais, cocasse et sensuel de Pierrot, regardant, par une fente, l'intérieur d'une école de natation de femmes… Chez la jeune fille au type de Memling, les yeux dans le plaisir, au lieu de se voiler et de mourir, vous regardent comme des yeux de rêve. C'est une clarté, une lucidité étrange, un regard somnambulesque et extatique, quelque chose d'une agonie de bienheureuse qui contemplerait je ne sais quoi au delà de la vie. Ce regard singulier et adorable n'est pas une lueur, ni une caresse, il est une paix, une sérénité. Il a un ravissement mort et comme une pâmoison mystique.
J'ai possédé dans ce regard toutes les vierges des primitifs allemands.
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10 septembre.—Dresde… Assis sur sa malle, Saint-Victor passe toute la soirée à causer avec nous. Il dit de Grandville et de ses caricatures philosophiques: «Il me fait l'idée d'un homme qui s'embarquerait pour la lune… sur un âne de Montmorency.» Il dit de Doré: «C'est Michel-Ange dans la peau de Victor Adam!»
Ensuite il nous parle avec enthousiasme, presque avec une cupidité amoureuse de cette fameuse «Voûte verte», que nous allons voir, de ces diamants, de ces pierres précieuses, sur lesquelles il semble que la lumière soit heureuse, il semble que le rayon jouisse… S'il était riche, il aimerait à en avoir, à les tirer de leur écrin, à les faire chatoyer au soleil, comme un avare tire de l'or au jour. Et de là, des diamants, la conversation monte au pape, puis du pape à Dieu, et finit par cette parole d'un roi de Perse: «Pourquoi y a-t-il quelque chose?»
—Très intéressants: ces deux Watteau du musée de Dresde (n°661-662), tableaux beaucoup moins noyés dans la tonalité vénitienne que les autres tableaux du maître, et d'où Pater a tiré toute sa palette, toute sa claire et un peu frigide palette, aux petits tons blancs, jaunes, vermillonnés: palette que j'étais tenté de lui croire personnelle.