Ne trouvez-vous pas que ce sont bien là les deux religions?
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6 septembre.—Nous partons pour l'Allemagne avec Saint-Victor… J'ai vu Heidelberg. Il m'a semblé voir l'oeuvre de Victor Hugo, quand la postérité aura passé dessus, quand les mots seront rouillés, quand les pans superbes de l'édifice littéraire revêtiront la solennité de la ruine, quand le temps, comme un lierre centenaire, montera dans la beauté des vers. Vieux et cassés, les hémistiches garderont la majesté foudroyée de ces rois Sarmates, frappés de boulets en pleine poitrine. Et le vaste palais de poésie du maître demeurera grand et charmant, comme ce géant de grâce mêlant Albert Durer à Michel-Ange, brouillant Rabelais et Palladio, ayant Gargantua dans sa tonne et l'Invicta Venus dans sa chapelle.
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Jeudi 6 septembre.—Au musée de Cassel, des Rembrandt presque ignorés. Entre autres une merveilleuse bénédiction de Jacob; un rêve de lumière blonde. Ce sont des légèretés de peinture à la colle, des transparences d'aquarelle, une touche voltigeante et pareille à un rayon de soleil sur de l'écaille, toutes les couleurs qu'aime Rembrandt, jusqu'à celles qu'il tire de la fermentation et de la moisissure des choses, ainsi que des fleurs de pourriture et des phosphorescences de corruption. Le jour est biblique. Les trois lumières dégradées, la pénombre entourant le vieillard, la douce lumière du ménage, le rayonnement des enfants, semblent l'admirable image de la famille: Soir, Midi, Aube.—Le Passé dans l'ombre bénissant, par-dessus le Présent éclairé, l'Avenir éblouissant.
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—Je demande à un garçon de l'hôtel de l'EMPEREUR ROMAIN, je ne sais pourquoi, s'il y a quelqu'un qui règne à Cassel. Il y a des points sur le globe où l'on ne voit point la place d'un souverain. Le garçon m'apprend qu'il y en a un cependant à Cassel, sous lequel Cassel gémit: le royaume d'Yvetot sous Denys le Tyran! «Mais enfin, dis-je à ce garçon, vous êtes un pays constitutionnel, vous avez des chambres, vous devez avoir une opposition. Eh bien qu'en faites vous?—Rien, Monsieur. Il n'y a personne chez nous pour se mettre à la tête de l'opposition!»
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Vendredi 7.—Berlin… En sortant de Kroll, la voiture m'emporte à travers des rues de palais, sur le petit pavé bruyant, je ne sais où, à une porte éclairée où il y a une affiche. J'entre dans une grande salle rayonnante de gaz. Une dizaine de femmes, auprès des tables, sont sur des divans, dans des poses lasses et stupides. Au milieu un petit pianiste mécanique de quinze ans, de la force d'une nuit de musique, automatique et flave, sans regard, joue éternellement sur un piano. De temps en temps, la voix de soprano d'une femme se lève avec la musique et bruit avec elle.
La porte du fond parfois s'ouvre, et des femmes entrent, marchent avec des pas de revenants, et s'asseyent. Elles ont des tailles plates de poupées, et l'on cherche dans leur dos, comme dans le dos d'Olympia, où on les remonte. Une pâle vierge à la Holbein apparaît jouant avec des fruits sur une assiette, grignotant, et riant d'un rire de songe…