Janvier 1861.—Un livre qui n'est ni d'un artiste ni d'un penseur, n'est rien.
—Le péril, le grand péril de la société moderne est l'instruction. Toute mère du peuple veut donner, et à force de se saigner aux quatre veines, donne à ses enfants l'éducation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle ne sait pas. De cette folie générale, de cette manie partout répandue dans le bas de la société de jeter ses enfants par-dessus soi, de les porter au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il s'élève une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une France où l'ouvrier ne sortant plus de l'ouvrier, le laboureur du laboureur, il n'y aura bientôt plus de bras pour les gros ouvrages d'une patrie.
—Un des caractères particuliers de nos romans, ce sera d'être les romans les plus historiques de ce temps-ci, les romans qui fourniront le plus de faits et de vérités vraies à l'histoire morale de ce siècle.
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18 janvier.—Murger est mourant d'une maladie où l'on tombe en morceaux, tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre est venue avec les poils… La dernière fois que j'ai vu Murger, au café Riche, il y a de cela un mois, il avait la mine d'un bien portant, était gai, heureux. Il venait d'avoir un acte joué avec succès au Palais-Royal. A propos de cette bluette, les journaux avaient plus parlé de lui qu'ils ne l'avaient fait au sujet de tous ses romans, et il nous disait que c'était trop bête de s'échigner à faire des livres dont on ne vous savait aucun gré, et qui ne vous rapportaient rien… et qu'il allait dorénavant faire du théâtre, et gagner de l'argent sans douleur.
Une mort, en y réfléchissant, qui a l'air d'une mort de l'Écriture, d'un châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec l'hygiène du corps et de l'âme, et qui fait qu'à quarante-deux ans un homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir, et ne se plaignant que de l'odeur de viande pourrie qui est dans sa chambre—et qu'il ignore être la sienne.
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Jeudi, janvier.—Nous sommes quinze cents dans la cour de l'hospice Dubois, respirant un brouillard glacé, et piétinant dans la boue. La chapelle est trop petite pour contenir le monde descendu du quartier Latin et de la butte Montmartre. En regardant cette foule, je songe que c'est une singulière chose que la justice de cette première postérité, qui suit un talent à peine refroidi. Derrière le convoi d'Henri Heine, il y avait six à sept personnes, derrière Musset, quarante au plus. Le cercueil de l'homme de lettres a des fortunes pareilles à celles d'un livre…
Au reste, chez tout ce monde, pas le moindre deuil de coeur. Je n'ai jamais vu un enterrement, où derrière le mort, il soit si peu question de lui. Théophile Gautier commente la découverte qu'il vient de faire sur ce goût d'huile qui depuis si longtemps l'intriguait, dans les beefsteaks, et qui provient de ce que maintenant les bestiaux sont engraissés avec des résidus de tourteaux de colza; Saint-Victor cause bibliographie érotique, catalographie de livres obscènes, et demande à emprunter aux bibliophiles qui sont là, le DIABLE AU CORPS d'Andréa de Nerciat.
—Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'être; sont des opérations chimiques. Le mouvement animal du monde est une décomposition; et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette misère de la matière, le voile, l'image; le symbole, la spiritualité ennoblissante.