—Vendre les trois choses les plus précieuses du monde; l'argent, la femme, l'homme;—être usurier, bordelier, négrier ou entrepreneur de remplacements, sont les seuls négoces qui déshonorent l'homme. Pourquoi?
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Février.—On ne fait pas les livres qu'on veut. Il y a une fatalité dans le premier hasard qui vous en dicte l'idée. Puis c'est une force inconnue, une volonté supérieure, une sorte de nécessité d'écrire qui vous commandent l'oeuvre et vous mènent la plume; si bien que quelquefois le livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous-même: il vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas conscience. C'est l'impression que j'éprouve devant SOEUR PHILOMÈNE.
—La distinction des choses autour d'un être est la mesure de la distinction de cet être.
—C'est étonnant le matin, quand il faut passer du sommeil à une certitude douloureuse, à une réalité hostile, comme machinalement la pensée retourne au sommeil où elle se réfugie, et semble se pelotonner, pour ainsi dire, dans ses bras.
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6 mars.—Dans ce petit passage infect de l'Opéra, où est l'entrée des artistes, nous demandons: «La loge n° 3?—Tout droit et à gauche.» Nous montons un escalier et nous poussons une porte. Un autre escalier, dans lequel dégringole sur nous une bande de lansquenets, mi-partie rouge, mi-partie jaunes, avalanche qui semble descendre d'une gravure d'Aldegrever. Puis nous voici à errer dans un labyrinthe de corridors, de couloirs qui semblent se resserrer, ainsi que dans un rêve. «La loge n° 3, s'il vous plaît?—Suivez cet homme qui court!» Nous nous précipitons après un figurant qui saute les marches, quatre par quatre; nous nous précipitons, passant au galop devant des loges d'actrices entr'ouvertes, et qui ne sont que gaze, rubans, chair toute vive, et qui causent avec des habits noirs penchés sur elles, en des poses de galant marchandage. Puis encore un petit escalier en escargot. Nous frappons à la porte, et nous trouvons, dans une loge toute noire, les deux femmes qui nous attendent, lumineusement blanches, en une pénombre de crépuscule.
De cette grande loge à salon qui est sur le théâtre, on voit les acteurs et les actrices avec leurs sabrures de bouchon et la tache de leur rouge; on perçoit, quand on danse, le bruit mat des danseuses retombant sur le plancher et le fouettement sec de leur talon contre la cheville; on entend, quand on chante, le souffleur qui souffle tout haut. De cette loge, les personnages de la scène ressemblent à des peintures en grisaille. La rampe ne leur met son revêtement de jour, sa trame de lumière, que pour le public de la salle.
Et la toile baissée, l'on assiste au ménage de la scène, aux allées et aux venues de l'armée des coryphées, des machinistes, des figurants et des figurantes. Les décors se lèvent lentement du plancher, un danseur en bretelles suisses fait des battements, une danseuse met l'oeil au trou de la toile, qui lui dessine sur la joue une lentille de lumière. Dans les fonds, entre les décors, des silhouettes d'hommes et de femmes s'entassent et remuent confusément. Une lanterne jette un reflet dans l'ombre pleine d'objets, sur le casque d'un pompier, sur un visage, sur un bout de jupe à la couleur éclatante. Ces grands fonds d'ombre tout grouillants, éclaboussés de lueurs sur leurs arêtes, et qu'on dirait pochés par le pinceau de Goya, renferment une vie fantastique. Puis tout cet immense mouvement de choses qui se déplacent sans bruit et comme d'elles-mêmes, a quelque chose de mystérieux, et qui fait penser à des rouages féeriques mettant ce monde de machines en branle.
Et par moment, dans sa demi-nuit et ses ténèbres transparentes, le peuple bariolé qu'on entrevoit là, apparaît comme un carnaval dans les Limbes.