Lagier, elle, cherche à définir l'odeur sui generis du théâtre, cette odeur générale faite de l'odeur particulière du gaz mêlé à l'odeur de bois échauffé des portants, à l'odeur de poussière poivrée des coulisses, à l'odeur de la peinture à colle des décors, qui fait une atmosphère entêtante de toutes ces senteurs d'un monde factice, une atmosphère, qui, selon son expression, fait hennir, à pleins naseaux, l'actrice entrant en scène.

Et de l'odeur du théâtre, elle passe aux parfums affectionnés par les acteurs et les actrices, racontant que Frédérick Lemaître joue toujours avec des gousses de vanille, cousues dans les collets de ses habits.

—Le peuple n'aime ni le vrai ni le simple: il aime le roman et le charlatan.

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Dimanche 7 avril.—Le soir nous allons dîner avec Saint-Victor, au passage de l'Opéra. Après dîner sur le boulevard, faisant cent un tours, nous avons avec lui une de ces communions de causerie, qui sont les plus douces heures des hommes de pensée. Je ne sais comment la conversation est venue sur le progrès. C'était, je crois, à propos de Gaiffe et du système cellulaire. Le progrès, le voilà; il a remplacé la torture morale, le brisement du corps par le brisement du cerveau… Le progrès, il a fait des misérables de tous ceux qui avaient une petite fortune!… Le progrès, qu'est-ce que lui doit au fond Paris? Des boulevards, de grandes artères… oui il n'a plus laissé de coins, dans des rues ignorées, où l'on pouvait jadis vivre caché et heureux… Et en toutes choses, les falsifications, les sophistications, le mensonge. Savez-vous maintenant que les fines gueules du Jokey, les vrais gourmets, ont chez eux un pilon pour écraser leur poivre eux-mêmes. Les épiciers le mélangent avec je ne sais quoi, avec de la cendre.

—Ce soir, à la répétition d'une pièce, sur un petit théâtre du boulevard, une pièce pleine de femmes. Ça a l'air d'une distribution de prix dans une maison de tolérance. Ce genre de théâtre n'est absolument que la surexcitation de tous les bas appétits du public. Et ce qu'on vient de trouver de mieux en ce genre, c'est d'habiller les femmes en militaires: de greffer le chauvinisme sur l'érotisme. Une femme ayant un beau c… et des jambes pas trop cagneuses, et qui sauve le drapeau français: on conçoit que c'est irrésistible.

—J'appellerai un sage, un homme qui ne serait affecté dans la vie que par la souffrance physique.

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11 avril.—Nous sommes bien heureux de vendre à la Librairie Nouvelle, notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, à 20 centimes l'exemplaire, mais nous sommes consolés de notre triste succès, après lequel encore il nous a fallu courir en trouvant chez nous une lettre d'un éditeur russe, nous demandant à traduire tout notre oeuvre historique.

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