15 avril—Je vais rechercher l'acte de naissance du peintre Boucher, dans les archives de l'état de Paris, près l'Hôtel de Ville.
Un respect vous saisit, quand on entre dans ces chambres pleines de registres en vélin blanc, entre lesquels vous passez comme dans un couloir. Les mots que portent les dos ont quelque chose de solennel: NAISSANCES, DÉCÈS, MARIAGES, ABJURATIONS. L'oeil accroche au passage quelque nom de vieille paroisse qui fait songer: Saint-Séverin, Saint-Jean-en-Grève. Là est le passé de Paris. Ce papier est la seule mémoire de tant de morts. Né, Marié, Mort,—que d'ombres n'ont que cette biographie! Et quelle anonyme poussière ferait tout ce passé de millions d'hommes, qui est sous nous, sans cette signature de leur nom et de leur vie déposée là!
Dans ces catacombes de l'état civil, rôde et furette, avec l'air du génie du lieu, flairant les actes, découvrant les vieilles naissances et les vieilles morts, comme on trouve les sources avec une espèce divination, un vieux bonhomme au teint gris sale, de la couleur de ces vieux livres, grand, fort, cassé et voûté: il ressemble à une figure du Temps, dans un ancien tableau. Un chat le suit, blanc comme les animaux qui habitent la mort, comme les souris blanches des cimetières.
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—Vu à la glace de la loge de Mlle *** la carte d'un acteur du boulevard, qui est un précieux travail et un curieux renseignement sur le goût cabotin. Cette carte est un décrassoir—on le jurerait en ivoire—et avec les cheveux, les tannes, toutes les saletés d'une tête, engagées dans les dents du peigne. Il n'y manque pas même au milieu, à côté de la signature du propriétaire, le sang d'un pou écrasé,—tout cela imité merveilleusement avec de la plume, de la mine de plomb, une goutte d'aquarelle, et les dents du peigne brèche-dents découpées dans le carton. Cette carte est l'abomination de la dégoûtation,
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Dimanche 18 avril.—Flaubert nous racontait aujourd'hui qu'avant d'aller chez Lévy, il avait proposé à Jacottet, de la Librairie Nouvelle de lui éditer MADAME BOVARY. «C'est très bien, votre livre, lui avait dit Jacottet, c'est ciselé… mais vous ne pouvez pas, n'est-ce pas, aspirer au succès d'Amédée Achard, dont je publie deux volumes, et je ne puis m'engager à vous faire paraître cette année.—«C'est ciselé, rugit Flaubert. Je trouve ça d'une insolence de la part d'un éditeur! Qu'un éditeur vous exploite, très bien! mais il n'a pas le droit de vous apprécier. J'ai toujours su gré à Lévy de ne m'avoir jamais dit un mot de mon livre.»
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Lundi 6 mai.—A quatre heures, nous sommes chez Flaubert qui nous a invités à une grande lecture de SALAMMBÔ, en compagnie du peintre Gleyre. De quatre à sept heures, Flaubert lit avec sa voix mugissante et sonore, qui vous berce dans un bruit pareil à un ronronnement de bronze. A sept heures on dîne, et aussitôt le dîner, après une seule pipe fumée, la lecture recommence, et nous allons de lectures en résumés de morceaux qu'il analyse, et dont quelques-uns ne sont pas complètement terminés, nous allons jusqu'au dernier chapitre. Il est deux heures.
Je vais écrire ici ce que je pense sincèrement de l'oeuvre d'un homme que j'aime, et dont j'ai admiré sans réserve le premier livre. SALAMMBÔ est au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La personnalité si bien dissimulée de l'auteur, dans MADAME BOVARY, transperce ici, renflée, déclamatoire, mélodramatique, et amoureuse de la grosse couleur, de l'enluminure. Flaubert voit l'Orient, et l'Orient antique, sous l'aspect des étagères algériennes. L'effort sans doute est immense, la patience infinie, et, malgré la critique que j'en fais, le talent rare; mais dans ce livre, point de ces illuminations, point de ces révélations par analogie qui font retrouver un morceau de l'âme d'une nation qui n'est plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne, les sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et généraux de l'humanité, et non les sentiments d'une humanité particulièrement carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra dans un poème barbare.