On ne peut nier que par la volonté, le travail, la curiosité de la couleur empruntée à toutes les couleurs de l'Orient, il n'arrive, par moments, à un transport de votre cerveau, de vos yeux, dans le monde de son invention; mais il en donne plutôt l'étourdissement que la vision, par le manque de gradation des plans, l'éclat permanent des teintes, la longueur interminable des descriptions.
Puis une trop belle syntaxe, une syntaxe à l'usage des vieux universitaires flegmatiques, une syntaxe d'oraison funèbre, sans une de ces audaces de tour, de ces sveltes élégances, de ces virevoltes nerveuses, dans lesquelles vibre la modernité du style contemporain… et encore des comparaisons non fondues dans la phrase, et toujours attachées par un comme, et qui me font l'effet de ces camélias faussement fleuris, et dont chaque bouton est accroché aux branches par une épingle… et toujours encore des phrases de gueuloir, et jamais d'harmonies en sourdine, accommodées à la douceur des choses qui se passent ou que les personnes se disent, etc.
Enfin pour moi, dans les modernes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques: c'est Maurice de Guérin dans le CENTAURE.
* * * * *
—A-t-on remarqué que jamais un vieux juif n'est beau? Il n'y a pas de nobles vieillards dans cette race. Le travail des passions sordides, de la cupidité, y tue sur les visages la beauté du jeune homme.
* * * * *
—Un bien joli mot de débiteur parisien. Vachette connaissait un jeune peintre qu'il va voir, au moment où un huissier pratiquait une saisie chez lui. Vachette s'informe de la somme due, et paye.—«Au fait, dit-il, jeune homme, est-ce que vous avez beaucoup de dettes comme ça, sur le pavé de Paris.—Une vingtaine de mille francs.—Une vingtaine de mille francs, vous n'en sortirez jamais!—Oh! il n'y a là-dessus de sérieux que quinze à seize cents francs… le reste est dû à des amis comme vous!
* * * * *
19 juin.—Dîner tous ces jours-ci chez Grosse-Tête, au passage de l'Opéra, avec du monde des lettres et du théâtre. Pas de monde au monde, d'où l'on sorte plus triste, et avec quelque chose en soi de non satisfait. On ne sent pas là un frottement d'hommes. On coudoie un feuilleton, un paradoxe, une blague. Mais ni une parole ni une poignée de main, où l'on trouve, une chaleur, une communication de sympathie. On s'en va de là, vide, glacé, désappointé. Eux, les autres, pourtant vivent dans cette sécheresse comme dans leur élément natal… Oui vraiment, il y a surtout là, une certaine manière de demander aux gens comment ils vont, où la question est tellement et uniquement faite avec les lèvres, qu'elle est plus durement indifférente que le silence.
Dans ce restaurant, on entrevoit, se profilant sans bruit, la silhouette de Ponson du Terrail, avec à l'horizon du boulevard son dog cart, la seule voiture d'homme de lettres roulant sur le pavé de Paris. Le pauvre garçon la gagne assez sa voiture, et par le travail et par l'humilité de sa modestie littéraire. C'est lui qui dit aux directeurs de journaux, où il a un immense roman en train: «Prévenez-moi trois feuilletons d'avance, si ça ennuie votre public, et en un feuilleton je finirai.» On vend des pruneaux avec plus de fierté.