* * * * *

Septembre.—Nous accompagnons Leroy, le graveur, et sa femme aux bains de mer à Veules, une pittoresque avalure de falaise, tout nouvellement découverte par les artistes. Leroy, un grand brun avec une grosse voix; il est l'ennemi des prêtres, des empereurs, des rois et des romantiques, et cache, sous des apparences de truculence et de férocité physique, une parfaite bonne enfance et des idées pas mal prud'hommesques. Sa femme, fine, délicate, nerveuse, avec de beaux grands yeux noirs, semble une sorte de réduction de Mme Roland dont elle a l'exaltation républicaine, mais dans un petit corps plein de grâce parisienne, toutefois de la grâce un peu rêche de la bourgeoise distinguée. Le ménage Leroy est le plus uni des ménages… sauf quelques discussions entre les conjoints à propos des difficultés grammaticales, qui sont un des divertissements aimés et préférés du couple.

Leroy a choisi pour son tableau du Salon prochain, un chemin creux, et, couchés par terre, dans l'ombre, nous passons une partie des journées à l'entendre parler de Jacques, de Millet, etc.

Jacques, le fils d'un maître d'école de Chalon-sur-Saône… Cinq ans, il a été militaire… Au siège d'Anvers, il est passé en revue par le duc d'Orléans qui remarque l'intelligence de sa figure parmi toutes les brutes qu'il a sous les yeux: «Voltigeur, êtes-vous content de la nourriture?—Non, Monseigneur.—Enfin, vous êtes heureux?—Non, Monseigneur.» Le duc se tournant vers un officier: «Cet homme-là a de l'esprit, il faudrait en faire quelque chose, le nommer caporal.—Monseigneur, je ne suis pas ambitieux!»

De là, sa drolatique MILITAIRIANA.

Heureusement, Jacques avait un capitaine qui se pâmait d'aise à ses charges, et qui le faisait appeler à tout moment:

—Ah! cré nom de D…! qu'est-ce que c'est, Jacques, encore un manquement de service, f…..Je devrais vous faire fusiller, sacré nom de D…! Je vous ferai f…..huit jours à la salle de police, nom de D…! Tenez, f…..vous là, et faites-moi la femme de l'adjudant.—La charge faite—Ce bougre-là, c'est charmant, charmant… oh! que c'est bien la femme de l'adjudant.» Et aussitôt, par la fenêtre: «Lieutenant, venez voir la charge de ce bougre de Jacques!»

Millet, un fils de paysan auprès de Cherbourg. Tout jeunet, en revenant de la ville où il avait vu des images, crayonnait et dessinait, et tourmentait son père à l'effet d'avoir des sous pour acheter des crayons. Ses premiers dessins furent les copies des images de piété du livre de messe de sa grand'-mère. A quelques années de là, mené chez un maître de dessin à Cherbourg par son père qui lui montrait les crayonnages de son fils, le maître de dessin disait: «C'est un meurtre de laisser aux champs un enfant comme ça!» Alors la ville de Cherbourg lui faisait une petite pension qui lui permettait d'entrer à l'atelier de Paul Delaroche.

Sa femme, une vraie paysanne, ne sait ni lire ni écrire. Quand Millet s'absente, le mari et la femme correspondent par des signes dont ils sont convenus.

Dans les premiers temps de son séjour à Barbizon, un jour qu'il se promenait avec Jacques, des paysans en train de faucher se mirent à se moquer d'eux, à blaguer les Parisiens. Millet s'approche d'eux, fait la bête, demande si une faux ça coupe bien, et si c'est difficile de faire ce qu'ils font, puis prend la faux, et la lançant à toute volée, donne une leçon aux paysans éplafourdis.