Fin août.—Nous sommes venus passer un mois aux bains de mer à Sainte-Adresse où l'on nous a présentés à un boursier, à un petit-fils de Chérubini, à Turcas.
Ce Turcas est l'amabilité ouverte à deux battants. Il est gai, plaisant et tout rond. Sa manie est l'hospitalité. Au bout de deux jours, nos couverts sont presque mis de force chez lui, et nous voilà de la maison, menant une vie paresseuse et doucement coulante. Turcas a une petite maison embuissonnée de roses grimpantes, un jardin de vingt-cinq pas au milieu duquel se dresse un divan en terre gazonnée, une maîtresse qui est la belle et grande fille du Palais-Royal, nommée Brassine, deux ou trois canots avec lesquels nous courons la mer, et encore, sur la plage, une cabane en planches où, dans une flânerie délicieuse, l'on fume des pipes, l'on boit des grogs; pipes et grogs sans fin.
Brassine a emmené avec elle une camarade, une actrice des Folies-Dramatiques. La D… est ce qu'on appelle, dans un certain argot, une empoigneuse qui vous mord comme un petit chat et vous blague comme un voyou; une jolie petite bête agaçante. A ce jeu-là, nous nous étions piqués l'un et l'autre, et nous nous trouvions en guerre de taquineries, lorsqu'un soir, en revenant de chez Turcas,—il était onze heures, et l'hôtel où elle demeurait était fermé,—elle parut à un balcon d'une fenêtre en peignoir blanc. J'étais à côté de A… qui lui faisait très sérieusement la cour. En riant, on commence à monter après le treillage, qui menait presque jusqu'à sa fenêtre. A… lâcha vite pied; la montée n'était pas bien sûre. Mais moi, une fois le pied à l'escalade, je montais sérieusement. J'avais été frappé, comme d'un coup de fouet, d'un désir de cette femme qui était là-haut. Elle riait et grondait à demi. Cela dura quelques secondes, où quelqu'un fut en moi qui aimait cette femme, la voulait, y aspirait comme à cueillir une étoile.
Je grimpais allègrement et fiévreusement ainsi qu'un fou. J'étais entraîné dans l'orbite de cette robe blanche et de ce rayonnement blanc. Enfin j'arrivai. Je sautai sur le balcon. J'avais été amoureux pendant une longueur de quinze pieds. Je crois bien que je n'aurai de l'amour dans toute ma vie que de telles bouffées… Je passai la nuit avec cette femme qui me disait en voyant mes regards sur elle: «Es-tu drôle, tu as l'air d'un enfant qui regarde une tartine de beurre!» Mais j'étais déjà dégrisé, j'avais peur qu'elle ne me demandât, le lendemain matin, un petit ouistiti que j'avais acheté au Havre, dans la journée. Il me semblait que cette femme devait adorer les singes…
Cette nuit, ce fut comme un déshabillé d'âme.
Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par un zut qui semblait boire des larmes… Il m'apparut dans cette peau de voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse, dessinée sur l'envers d'une affiche de théâtre. Après chaque étreinte amoureuse, son coeur faisait toc toc, comme un coucou d'auberge de village: un bruit funèbre. C'était le plaisir sonnant la mort. «Oh! je sais bien, me dit-elle, que si je faisais seulement la vie six mois, je serais morte. Je mourrais jeune avec une poitrine comme ça… Si je me mettais à souper, ce ne serait pas long… »
* * * * *
—Ah! mes Goncourt, les vilains échantillons de petite bourgeoisie qu'il m'a été donné de voir dans ma vie, s'écriait un soir Gavarni. Du temps de mes dettes, du temps que j'habitais chez un pécheur de l'île Saint-Denis, je reçois une lettre de X… que vous connaissez, une lettre qui me disait: «Viens à ma campagne, j'ai un parc où il y a une balançoire et des jeux de bague.» Je me rends à Courbevoie, et trouve mon ami dans un petit salon, jouant bourgeoisement au loto, avec des haricots pour enjeux, en compagnie d'un monsieur et d'une dame,—mais toutefois au dos une vieille robe de chambre du monsieur, et aux pieds de vieilles pantoufles de la dame.
Le propriétaire de la maison et du parc à jeux de bague, et qui avait, dit Gavarni, à la fois une tête de lapin et de serpent, était un usurier à nom nobiliaire, entre les mains duquel était tombée la propriété du journal LE CURIEUX, et qui, voulant avoir mon ami pour rédacteur, sans le payer, avait fait nouer par sa femme une intrigue épistolaire avec lui, et se laissait tromper à domicile. Une maison où se donnaient de petites fêtes peuplées d'intrus étranges, de particuliers bizarres, de gens à industries indevinables.
Il y avait aussi dans cette maison une jeune fille naine de seize ans, en paraissant à peine douze, et que je soupçonnais d'être amoureuse de mon ami. Et la mère, pour n'avoir point de rivale, faisait mettre à sa fillette des pantalons d'enfant, la forçait à sauter à la corde, la fouettait tous les soirs à grand bruit.