* * * * *
—Songe. J'étais dans la salle à manger, le soir d'un de mes mercredis, causant et buvant avec deux ou trois amis… La nuit finissait, l'aurore se leva à travers les petits rideaux, mais une aurore d'un sinistre jour boréal… Alors tout à coup beaucoup de gens se mirent à courir en rond dans la salle à manger, saisissant les objets d'art, et les portant au-dessus de leurs têtes, cassés en deux morceaux, entre autres, je me souviens, mon petit Chinois de Saxe… Il y avait aux murs, dans mon rêve, des claymores, des claymores immenses; furieux j'en détachai une et portai un grand coup à un vieillard de la ronde… Sur ce coup, il vint à ce vieillard une autre tête, et derrière lui deux jeunes gens qui le suivaient, changèrent aussi de têtes, et apparurent tous les trois avec ces grosses têtes ridicules en carton, que mettent les pitres dans les cirques… Et je sentis que j'étais dans une maison de fous et j'avais de grandes angoisses… Devant moi se dressait une espèce de box où étaient entassés un tas de gens qui avaient des morceaux de la figure tout verts… Et un individu, qui était avec moi, me poussait pour me faire entrer de force avec eux… Soudain je me trouvai dans un grand salon, tout peint et tout chatoyant de couleurs étranges, où se trouvaient quelques hommes en habit de drap d'or, avec sur la tête des bonnets pointus comme des princes du Caucase… De là je pénétrai dans un salon Louis XV, d'une grandeur énorme, décoré de gigantesques glaces dans des cadres rocaille, avec une rangée tout autour de statues de marbre plus grandes que nature et d'une blancheur extraordinaire… Alors, dans ce salon vide, sans avoir eu à mon entrée la vision de personne, je mettais ma bouche sur la bouche d'une femme, mariai ma langue à sa langue… Alors de ce seul contact, il me venait une jouissance infinie, une jouissance comme si toute mon âme me montait aux lèvres et était aspirée et bue par cette femme… une femme effacée et vague comme serait la vapeur d'une femme de Prud'hon.
* * * * *
—Henri Monnier, employé au ministère de la justice, ordonnançait les frais des bourreaux. C'est là, qu'il eut pour chef un certain M. Petit, qui lui fournit le type de M. Prud'homme.
* * * * *
—J'ai un jeune ami chaste, dont la famille, hommes et femmes, est dans le désespoir qu'il n'ait pas de maîtresse, et qui, dans cette chasteté voyant une dégénérescence de la race, le gronde et le moralise sans relâche pour qu'il aille voir des filles. Il y a surtout dans cette famille deux oncles très navrés de la mauvaise bonne conduite de leur neveu: deux hommes à femmes; l'un, un amoureux sentimental et langoureux et qui, surpris par sa belle-soeur dans le lit d'une dame qui venait de quitter sa maison de campagne, lui disait plaintivement: «Je n'ai pu obtenir rien d'elle; j'ai voulu avoir au moins la chaleur de son corps!» l'autre, un séducteur par la force des poignets de tout le féminin qui lui tombait sous la main… Et mon ami ajoutait qu'il serait sûr d'avoir à lui tout seul l'héritage de son oncle, le coucheur dans les lits vides, s'il voulait prendre une maîtresse, et le choisir comme confident et comme intermédiaire pour carotter de l'argent à son père et à sa mère au sujet de l'entretien de ladite maîtresse.
ANNÉE 1855
Janvier 1855.—Je retrouve une maîtresse de ma dernière année de collège, que j'ai beaucoup désirée et un peu aimée. Je me la rappelle rue d'Isly, dans ce petit appartement au midi, où le soleil courait et se posait comme un oiseau. J'ouvrais le matin au porteur d'eau. Elle allait, en petit bonnet, acheter deux côtelettes, se mettait en jupon pour les faire cuire, et nous déjeunions sur un coin de table, avec un seul couvert de ruolz, et buvant dans le même verre. C'était une fille comme il y en avait encore dans ce temps-là: un reste de grisette battait sous son cachemire de l'Inde.
Je l'ai rencontrée; c'est toujours elle avec les yeux que j'ai aimés, son petit nez, ses lèvres plates et comme écrasées sous les baisers, sa taille souple,—et ce n'est plus elle. La jolie fille s'est rangée, elle vit bourgeoisement, maritalement avec un photographe. Le ménage a déteint sur elle. L'ombre de la caisse d'épargne est sur son front. Elle soigne le linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une épouse légitime, et elle apprend le piano et l'anglais. Elle ne voit plus que des femmes mariées et ne vise plus qu'au mariage. Elle a enterré sa vie de bohème dans le pot-au-feu. Son amant, un Américain nommé Peterson, tourmenté par le sang et qui n'a pris une maîtresse que sur ordonnance de médecin, la mène, comme unique distraction, tous les soirs, jouer aux dominos dans un café, avec toujours les mêmes figures de compatriotes.
Et cet homme, le calme et la pondération en personne, ne sort de son imperturbabilité qu'à propos du domino, et non au café, mais au lit. Ils se couchent. Dans le demi-sommeil qui l'envahit, elle sent son Américain se remuer, s'agiter sourdement, entrer en colère pour les fautes qu'elle a faites, pour son manque d'attention, pour sa cervelle oublieuse de Française; elle s'endort tout de même, mais au bout d'une demi-heure, d'une heure d'un silence furibond et dans lequel il se dévore, l'Américain la secoue et la réveille pour lui dire: «Si tu avais posé le cinq trois au lieu du deux trois, nous aurions gagné… Et il lui défile tout le jeu.