2 septembre.—Pouthier, qui a toujours une insolente confiance dans la Providence, et qui est toujours persuadé que sa dernière pièce de quarante sous fera des petits le lendemain, est venu dîner chez nous.
Après s'être fortement arrosé, il nous a entraînés au bal de l'Ermitage à Montmartre. Là, il nous a donné le spectacle d'une bouffonnerie soularde émaillée de toutes sortes d'esprit: d'une olla podrida de calembours, d'épigrammes, de bêtises, d'allusions à Dieu et au diable, d'exagérations comiques, de portraits bizarres, de charges à la fois de vaudevilliste et de rapin en état d'ivresse: tout cela entremêlé de remuements frénétiques, de démanchements de torse, de grattements de singe, de hop de cirque. Il interpellait à tout moment sa danseuse, comme la nourrice de son petit, lui recommandant de ne pas échauffer son lait, et traitait de «mon oncle» le municipal chargé de la surveillance du bal, en le suppliant de ne pas le deshériter. Enfin, soudainement, il a improvisé une danse qui était la caricature de toutes les danses, moquant, avec un pantalon qui avait des jours dans le derrière, la marche des salons, singeant la Petra Camara et ses coups de hanche, mimant la lorgnette de Napoléon et sa main derrière le dos, talonnant une bourrée, exécutant les enchaînements de pas les plus compliqués, puis faisant l'avant-deux d'un ataxique avec l'affreux déraillement des jambes, puis se gracieusant comiquement et embrassant les pas de sa danseuse à terre, etc., etc.
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—La sauvagerie est nécessaire, tous les quatre ou cinq cents ans, pour revivifier le monde. Le monde mourrait de civilisation. Autrefois, en Europe, quand une vieille population d'une aimable contrée était convenablement anémiée, il lui tombait du Nord sur le dos des bougres de six pieds qui refaçonnaient la race. Maintenant qu'il n'y a plus de sauvages en Europe, ce sont les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans une cinquantaine d'années. On appellera ça, la révolution sociale.
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—La loi moderne, le Code, dans la réglementation des choses intéressant la société actuelle, n'a oublié que l'honneur et la fortune. Pas un mot de l'arbitrage de l'honneur: le duel, que la justice absout ou condamne d'après des manières de voir particulières, est jugé sans un texte. Quant à la fortune d'aujourd'hui, qui est presque toute dans des opérations de bourse, de courtage, d'agiotage, de coulisse ou d'agences de change, rien n'a été prévu pour la protéger ou la défendre, cette fortune moderne: nulle réglementation de ces trafics journaliers; les tribunaux incompétents pour toutes transactions de bourse; l'agent de change ne donnant pas de reçu.
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3 septembre.—Été à la fête des Loges. Tivoli, le bal des blanchisseuses de la localité. Un monde de coquettes fillettes, toutes en blanc passementé de rubans roses, et leurs gentils minois encadrés dans de jolis bonnets de paysannes en dentelle de coton, à garnitures de roses-pompon entremêlées d'aigrettes d'or.
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6 septembre.—Au cimetière Montmartre… Rien ne vous décourage de l'immortalité comme ce spectacle de la mort. On se sent là gagné de l'indifférence pour la survie de son nom. Ce champ de tombes prêche le dénouement de la volonté… Une mélancolie emportée bientôt par les niaiseries de la douleur bourgeoise. Je vois la tombe d'un fils, que le père a eu l'idée d'entourer de deux étages de sonnettes percées de petits trous, qui doivent, par les grands vents, bercer le mort de leur musique éolienne… C'est beau tout de même cette nécropole polonaise, sur laquelle toutes ces âmes, veuves de la patrie, ont jeté ce cri posthume: Exoriatur nostris ex ossibus ultor… Puis le marquis de Bouillé à côté d'Alcide Tousez, les jeux de la Mort et du Hasard. Un cimetière, rien ne ressemble plus au pêle-mêle d'une collection d'autographes!