Nanteuil, un grand, un long garçon, aux traits énergiques, à la douce physionomie, au sourire caressant, féminin. La personnification et le représentant de l'homme de 1830, habitué à la bataille, aux nobles luttes, aux sympathies ardentes, à l'applaudissement d'un jeune public, et en portant, inconsolable et navré, au fond de lui, le regret et le deuil. Les idées politiques de 1848 l'ont un moment enfiévré, fait revivre, mais quand elles ont été tuées, il a été repris de plus belle par l'ennui de l'existence, l'inoccupation des pensées et des aspirations.
Un esprit distingué, attaqué d'une paisible nostalgie de l'idéal en politique, en littérature, en art, mais ne se lamentant qu'à demi-voix, et ne s'en prenant qu'à lui-même de sa vision de l'imperfection des choses d'ici-bas. Un homme essentiellement bon, tendre, indulgent, modeste, et faisant peu de bruit, et riant sans éclat, et plaisantant sans fracas.
Tout pardonnant aux autres qu'il est, on sent que son esprit a de bons yeux, et qu'il perçoit parfaitement les niaiseries, les lâchetés, les butorderies qui lui sont données à voir. Il leur fait grâce, en les fouettant d'un rien d'ironie, d'une ironie qui est un sourire à peine sensible, une petite flèche lui partant d'un coin de lèvre et qui, toute légère qu'elle est, entre dans un ridicule comme dans une baudruche. Ce mot d'une dame à Dumas père l'explique bien, ce railleur voilé et discret. «Ah! mais, il est spirituel, Nanteuil, je ne m'en étais jamais aperçue!»
Si apaisées qu'elles soient ses mélancolies,—elles l'accompagnent plutôt qu'elles ne le poursuivent,—l'avenir inquiète Nanteuil, il a la crainte du travail pouvant manquer à sa vieillesse, d'un jour à l'autre; voyant l'illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, déjà abandonnée. Et il récapitule tous ces morts de mérite, auxquels le XIXe siècle n'a donné que l'hôpital ou la Morgue: son ami Gérard de Nerval qui s'est pendu, Tony Johannot qui, après avoir perdu dans le PAUL ET VIRGINIE de Curmer, les 20,000 francs qu'il avait gagnés pendant toute sa vie, a été un peu enterré avec l'aide de ses amis, etc., «Oui, je sais bien, dit-il, si j'avais été raisonnable, j'aurais vécu dans une petite chambre, j'aurais dépensé quinze sous par jour, et maintenant, j'aurais quelque chose devant moi, c'est ma faute!»
Il reconnaît et avoue tristement la dépendance dans laquelle l'art est placé auprès du gouvernement: «Il faut vivre, dit-il, les convictions courbent la tête pour manger…. En effet, il n'y a plus de subventions fournies par les particuliers. C'est le ministère qui tient notre pain… Et tout ce qu'il y aurait à faire, cependant, en dehors des commandes du gouvernement… la décoration picturale des cafés, des gares de chemins de fer surtout, de ces endroits où tout le monde attend et où on regarderait… On me dira qu'il y a des peintures à la bibliothèque de la Chambre des pairs. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne peux pas y entrer!»
Puis nous avons causé de l'idéal, ce ver rongeur du cerveau, «ce tableau que nous peignons avec notre sang,» a dit Hoffmann. La résignation du: «C'est ma faute!» est encore venue aux lèvres de Célestin Nanteuil. «Pourquoi nous éprendre de l'irréel, de l'insaisissable? Pourquoi ne pas porter notre désir vers quelque chose de tangible? Pourquoi ne pas grimper sur un dada qui se puisse enfourcher? A être collectionneur, voici un joli dada de bonheur. Jadis la religion, c'était là un magnifique dada… mais c'est empaillé maintenant… ou encore le dada du père Corot qui cherche des tons fins et qui les trouve et à qui ça suffit… Tenez, ces gros bourgeois qui viennent le dimanche ici, et qui rient si fort… je les envie.»
«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine! Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus. Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont raison… mais être raisonnable… est-ce vivre!»
Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant les sphinx en plâtre de sa petite maison.
Au loin, au-dessous d'un bâtiment neuf, dans une espèce de champ qu'on vient de retourner, un homme, en bras de chemise, traîne une brouette; l'homme, c'est Émile Augier.
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