—Il reste à exprimer en littérature la mélancolie française contemporaine, une mélancolie non suicidante, non blasphématrice, non désespérée, mais la mélancolie humoristique: une tristesse qui n'est pas sans douceur et où rit un coin d'ironie. Les mélancolies d'Hamlet, de Lara, de Werther, de René même, sont des mélancolies de peuples plus septentrionaux que nous.
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—Les deux choses stupéfiantes pour nous de l'Exposition sont: la jambe en cire exécutée par le Darthonay de la rue d'Angoulême-du-Temple et le fac-similé d'un dessin aux deux crayons de Portail.
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—Nous sommes retombés dans l'ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d'amour nous en dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l'amour avec un abattement de l'âme, un affadissement de tout l'être, une prostration du désir, une tristesse vague, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont des lendemains d'un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un immense mal de coeur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement de l'orgie de la veille. Et, repus et saouls de matière, nous nous en allons de ces lits de dentelles, comme d'un musée de préparations anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés nous gardons des aimables et plaisants corps.
J'en ai connu qui étaient,—les heureux garçons!—moins analystes que nous: de grosses natures qui se grisaient régulièrement de plaisir sans effort, et que la jouissance mettait en appétit de jouir. Ils se retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l'âme en rut: ils ignoraient ce grand vide qui se promène en vous, après les excès, ainsi qu'une carafe d'eau dans la tête d'un hydrocéphale.
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28 août.—Été voir Célestin Nanteuil à Bougival.
Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici, dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là—l'histoire est vraiment plaisante—là, c'est là que se dressait une magnifique et orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à l'endroit… plus de plante… disparue… et le voilà cherchant à s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante… c'était une énorme bouse!
Bougival, son inventeur ç'a été Célestin Nanteuil, qui eut le premier canot ponté, dans les temps où les bourgeois venaient s'y promener en bateaux plats. Tout est souvenir historique en cet endroit: la maison de Lireux et les dîners du dimanche, la maison de Odilon Barrot et le kiosque aux rêveries constitutionnelles, la maison blanche bâtie par Charpentier où est mort Pradier, la maison de Pelletan, et un tas de maisons qui vous racontent de grandes passions et des histoires dramatiques de femmes connues. Et à Bougival, comme partout ailleurs, le commerce humilie l'art et là littérature, et Staub, du haut de la Jonchère, située comme un château de Lucienne, regarde de bien haut les modestes toits de l'artiste.