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Août.—Le boulevard de Strasbourg aujourd'hui a l'apparence de la grande artère d'une Californie improvisée. Toutes sortes d'industries logées dans des maisons en construction, et là, nombre de petits restaurateurs, gargotiers, frituriers. Un mouvement de piétons affairés avec des promeneuses ambulantes à la blondeur alsacienne. Dans le va et le vient des gens, une petite fille d'une douzaine d'années, au ventre énorme, promenait une toute petite chienne, pleine comme elle. Passage où on loue 5 francs un habit noir de la plus grande fraîcheur pour soirée. A droite du chemin de fer, comme l'escalier resté inachevé d'un édifice qui n'est pas bâti. Au haut, le pont sur lequel s'ébat de la marmaille, une petite Provence faubourienne, que surveillent, assises sur les bancs, les grand'mères aux mitaines noires. Et par-dessus et au delà du parapet, un paysage à la Ciceri, un ciel couleur de mine de plomb, les toits de zing bleuâtres, les dévalements jaunes de terrains, les grandes pierres aux larges arêtes semées avec les caprices de leurs angles, les maisons blanches du premier plan s'enlevant sur la cantonade violacée du fond,—le paysage grisâtre du climat parisien.

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Août.—Les figures de cire, je ne connais pas de mensonge de la vie plus effrayant. Ces immobilités paralysées, ce geste refroidi, cette fixité, ce silence du regard, cette tournure pétrifiée, ces mains pendues au bout des bras, ces tignasses noires et ballantes, ces cheveux d'ivrognes, dépeignés sur le front des hommes, ces cils de crin enfermant l'oeil des femmes, ce blanc morbide et azuré des chairs, ce quelque chose de mort et de vivant, de pâle et de fardé, qu'ont ces déterrés de l'histoire dans ces oripeaux raides, tout cela trouble et inquiète comme une résurrection macabre.

Peut-être que ce plagiat sinistre de la nature est appelé au plus grand avenir. La figure de cire pourra devenir, dans les républiques futures, le grand art populaire. Qui sait si un jour les démocraties qui viendront, n'auront pas l'idée d'élever aux gloires de la France, un Panthéon de souvenirs et de commémoration, accessible à l'intelligence des yeux de tous, et que les foules liront sans épeler,—un Versailles en cire?

Ce sera l'Histoire même, et ses grandes scènes et ses hauts faits figés, immortalisés à la fois dans la forme et dans la couleur. On utilisera pour cela, les peintres et les sculpteurs sans ouvrages: on leur associera des régisseurs, des acteurs, tous les gens dont le métier est de disposer plastiquement une scène. Et peut-être ira-t-on jusqu'à mettre dans le creux des personnages historiques, une petite manivelle à éloquence humaine, qui récitera leurs plus beaux mots: A moi d'Auvergne! pour d'Assas. Allez dire à votre maître… pour Mirabeau. L'illusion sera alors véritablement complète.

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—Je me rappelle de mon enfance des parties de charades chez Philippe de Courmont, rue du Bac, quand il était avec Bonne Amie (la femme qui l'a élevé) qui l'appelait Fifi. Je me rappelle une charade dont le mot était «marabout». On le fit avec Marat dans sa baignoire où l'on versait de l'eau trop chaude, ce qui faisait dire au révolutionnaire: «Je bous, je bous!» Où diable nos intelligences d'enfants avaient-elles été chercher Marat, et ce calembour ingénieux?

Il y avait aussi là, des meubles couverts de personnages chinois brodés en soie, qui m'amusaient infiniment.

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