Et encore, dans cet atelier, traînaient sur un vieux divan, deux bouquins à la reliure tout usée, les seuls et uniques livres du logis: une Bible dont Valentin lisait un peu le matin; un Rabelais dont Valentin lisait un peu le soir.
Là, il travaillait du petit jour au crépuscule,—car c'était un piocheur inlassable,—il travaillait de cinq à six heures du matin à six ou sept heures du soir, heure où il sortait pour aller dîner chez Ramponneau.
Dans l'après-midi on trouvait presque toujours, tenant compagnie à Valentin, le peintre Hafner, le naturiste coloriste, le maître des champs de choux violets, l'original artiste à l'aspect de caporal prussien, et déjà ivre depuis le déjeuner, et qui, le menton calé sur sa canne, en la pose que j'ai vue à l'oncle Shandy, dans une vieille illustration du roman de Sterne, regardait vaguement travailler son ami jusqu'à l'heure du dîner.
Valentin, nous le rencontrions souvent, à l'heure de minuit au GRAND BALCON dont il appréciait fort le bock et le kinsing, en leur nouveauté à Paris. Nous lui prêchions une grande illustration de Paris, une série de dessins représentant la Morgue, Mabille, un salle d'hôpital, un cabaret de la Halle, etc.; enfin un tableau pris dans le Plaisir ou la Douleur, à tous les étages et dans tous les quartiers, mais cela fait rigoureusement d'après nature et non de chic, et pouvant servir de document historique pour plus tard—nous plaignant de ce que les siècles futurs n'auraient pas de renseignements de visu authentiques sur le «Paris moral» de ce temps.
Il nous répondait qu'il y avait bien songé, qu'il ne cherchait qu'à faire des études d'après nature, qu'il n'y avait que cela de bon, qu'il lui arrivait de dessiner souvent dans les rues, qu'il avait même proposé à l'ILLUSTRATION de prendre une page, pour lui faire des scènes parisiennes, comme celles dont nous lui parlions, mais qu'on était si peu intelligent dans cette boutique, qu'on n'avait pas voulu. Et il ajoutait tristement: «Jusqu'à présent, je n'ai rien fait… mais un jour, je ferai de grandes scènes comme cela, et alors j'aurai fait quelque chose.»
La dernière fois que nous le vîmes, c'était sur le boulevard, en face le CAFÉ DE PARIS. Il vaguait, muet, au bras d'un ami. Nous allâmes à lui. Il nous regarda longtemps, cherchant qui nous pouvions être, puis s'écria: «Nom de D… je ne vous reconnaissais pas, oui, je deviens aveugle!» Et il disait cela, les yeux clignotants avec dedans un regard blessé—et triste comme la mort. Il ne pouvait presque plus travailler. Ses regards se croisaient sur le bois qu'il dessinait… puis c'étaient des douleurs soudaines, comme si on lui tirait des coups de fusil à travers la tête. Voilà deux ans qu'il souffrait ainsi.
Oui, ce rustre, ce pataud, était, en son métier d'art, distingué, élégant, coquet. Il mettait à ce qu'il crayonnait une petite grâce mondaine, qui était juste ce qu'il fallait à l'ILLUSTRATION, dont il était le dessinateur des élégances, rendant la femme contemporaine, non seulement dans la féminilité de son siècle, mais dans la robe, la collerette, la manchette de la semaine.
Valentin me racontait que, dans les premiers temps de son séjour à Paris, il était arraché de son lit, par la curiosité d'aller voir, place de la Bourse, aux vitrines d'Aubert, la lithographie du jour de Gavarni.
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20 août.—Léon est venu aujourd'hui déjeuner, il est resté jusqu'à cinq heures. Edmond et lui ont ainsi parlé six heures durant de choses passées, du passage Choiseul, où leur jeunesse à tous deux a usé ses bottes, d'une Marie qui les a trompés successivement l'un avec l'autre, des suprêmes de volaille aux truffes de Véfour, de parties de billard arrêtées par la dernière pièce de vingt sous de la bourse commune, du prunier de Reine-Claude de la maison de l'allée des Veuves, de la première polka d'Edmond, de la promotion de Léon à l'École polytechnique. Six heures pendant lesquelles ils se sont raconté ce qu'ils savaient déjà, l'un contant à l'autre sa propre histoire; tout cela scandé à tout moment par: «Tu te souviens bien?» Et ce passé n'est ni bien intéressant, ni bien gai, ni bien dramatique. Pourquoi donc ce charme de ces radoteries vieillotes?