—Mettez votre lorgnon et regardez la mariée… Est-elle jolie?… Écoutez-moi… Oui, il y a quelqu'un de coupable dans tout ça, c'est moi… Je vous ai provoqué… Cette fenêtre, je ne voulais pas y aller, je me mettais en colère contre moi-même, et j'y allais… C'est vrai, je vous ai provoqué, j'ai excité chez vous un petit sentiment… Allez, ce n'est pas une chose bien grave tout cela, chez vous… Je déménagerai, et ça ne laissera pas une grande trace… Tout de même, j'ai bien du plaisir à vous voir de près, moi qui ne vous vois que de si loin… Saluez-moi et partez… Voilà mon mari!»
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—Rue des Fossés-du-Temple (la rue derrière les théâtres), rue noire fermée d'un côté par un mur peu élevé, au-dessus duquel pyramident des piles de bois, un mur troué par de grandes portes cochères et des baies de marchands de vin et de pauvres crémeries, à la devanture de demi-tasses de grosse porcelaine, et au fond desquelles on voit des hommes en blouse attablés. Un marchand de vin dont la lanterne porte, sur un fond bleu, un pierrot en blanc avec au-dessus: AU VRAI PIERROT. L'autre côté de la rue fait par un immense mur, semblable à un mur d'une caserne, et dans ce mur, comme percées au hasard, et dues à la fantaisie d'un conseiller Krespel, une multitude de fenêtres, toutes inégales et de formes différentes, fenêtres en feu et paraissant éclairées par un incendie intérieur.
Dans la rue quelques gamins à la tête gouailleuse de blagueurs de paradis, mêlés à de misérables filles qui raccrochent en bonnet et en pèlerine noire jetée sur une robe de coton. Puis, de temps en temps, dans le silence de la rue, le bruit d'une porte à contre-poids qui s'entr'ouvre violemment et donne passage à deux ou trois hommes, coiffés de petits bonnets de toile, traversant au pas de course la chaussée, et entrant chez un marchand de vin.
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—Janin nous disait aujourd'hui dans un accès de franchise: «Savez-vous pourquoi j'ai duré vingt ans?… Parce que j'ai changé tous les quinze jours d'opinion… Si je disais toujours la même chose, il n'y aurait plus d'intérêt, plus de curiosité de mon feuilleton… on me saurait par coeur, avant de me lire.»
—Je lis dans un journal que Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION, est mort d'une attaque d'apoplexie, à Strasbourg.
C'était un brave et gros et rude garçon, qui, dans les milieux parisiens, s'était conservé paysan de sa province, avait gardé le lourd accent vosgien, vous accostait d'un coup de poing et d'une franche poignée de main.
Peu élégiaque de sa nature, il aimait les fortes joies, et la bière et le vin et l'eau-de-vie, et, quand il était gris, disait avec un accent tout plein d'un gaudissement sensuel: «Je suis ramplan!» Et rien n'était si drolatique, au bal masqué, que sa courte personne costumée en Alsacien, avec un gros bonnet de fourrure sur la tête, des bretelles rouges au dos: il avait l'air d'un poussah qui tiriliserait, aurait dit Henri Heine.
Je le revois dans son atelier de la rue Navarin: la grande estampe de la CONVERSATION GALANTE, de Lancret sur un mur; sur un autre, des costumes et des coiffures de la vieille Alsace, parmi lesquels une garniture de tête, en fleurs artificielles, de danseuse espagnole, donnée par une célébrité chorégraphique de Madrid, tenait la place d'honneur; puis l'immense table avec l'amoncellement de bois vierges ou dessinés dans leurs papiers de soie, et son grand plat de vieille faïence enfermant une gerbe de pipes merveilleusement culottées.