ANNÉE 1856
6 mai 1856.—Je reviens. J'ai la tête comme si on y rangeait un musée de toiles et de marbres… Je m'en vais tâter le pouls aux lettres dans les petits journaux. Le pouls est remonté. Où? Je ne sais! Plus d'école ni de parti, plus une idée ni un drapeau. Des attaques accomplies comme des corvées, des insultes où il n'y a pas même de colère. Des bons mots de vaudevillistes, des scandales de coulisses infimes. Michel Lévy et Jacottet devenus les Augustes de tous ceux qui salissent du papier pour vivre. Pas un jeune homme, pas une jeune plume, pas une amertume. Plus de public, mais une certaine quantité de gens qui aiment à digérer, en lisant une prose claire ressemblant à un journal, qui aiment à se faire raconter des histoires en chemin de fer par un livre qui en contient beaucoup, et qui lisent non pas un livre, mais pour vingt sous… Véron, un Mécène encensé sous le masque par la Société des gens de lettres. Milhaud aumônant de royales lippées tous les porte-clairons de la Renommée et du feuilleton! Fiorentino décoré! Mirès chanté en vers!
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—Tous ces jours-ci, mélancolie vague, découragement, paresse, atonie du corps et de l'esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui ressemble à une grande déception. On retrouve sa vie stagnante à la même place. De loin, on rêve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un inattendu quelconque, qu'on trouvera chez soi en descendant de fiacre. Et rien… Votre existence n'a pas marché, on a l'impression d'un nageur qui, en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre goût à la platitude de la vie. Des choses autour de moi, que je connais, que j'ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation d'insipidité. Je m'ennuie avec les quelques idées monotones et ressassées qui me passent et me repassent dans la tête.
Et les autres, dont j'attendais des distractions, m'ennuient autant que moi. Ils sont comme je les ai quittés, il ne leur est arrivé rien à eux non plus. Ils ont continué à être. Ils me disent des mots que je leur connais. Ce qu'ils me racontent, je le sais. La poignée de main qu'ils me donnent, ressemble à celles qu'ils m'ont données. Ils n'ont changé de rien, ni de gilet, ni d'esprit, ni de maîtresse, ni de situation. Ils n'ont rien fait d'extraordinaire. Il n'y a pas plus de nouveau en eux qu'en moi. Personne même n'est mort parmi les gens que je connais. Je n'ai pas de chagrin, mais c'est pis que cela.
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30 mai.—X*** vient me voir, me lit un paquet de lettres de sa maîtresse. Mon ami a une doctrine: c'est de toujours occuper la femme qui vous aime,—dût-on l'occuper à pleurer. Il exige tout son temps, toute sa pensée, et, pour arriver à cela, il lui impose de petits devoirs matériels, comme de la forcer à se lever, tous les matins, pour lui écrire des lettres de sept ou huit pages. Puis, il la distrait par des scènes continuelles, des consignations de gens à la porte, des sacrifices de toutes sortes, et la boude, la gronde, l'insulte, fait amende honorable, puis la réinsulte,—maintenant son adorée, tout le temps, dans l'émotion fiévreuse d'une liaison toujours au bord d'une rupture ou d'une réconciliation. Bref, il bat son coeur à tour de bras pour ne pas qu'il s'ennuie.
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—Quand Murger écrivit la VIE DE BOHÈME, il ne se doutait guère qu'il écrivait l'histoire d'un monde qui allait être un pouvoir au bout de cinq ou six ans, et cela est cependant à l'heure qu'il est. Ce monde, cette franc-maçonnerie de la réclame règne et gouverne, et défend la place à tout homme bien né. C'est un amateur, et avec ce mot-là, on le tue: a-t-il derrière lui les in-folio d'un bénédictin ou apporte-t-il un peu de la fantaisie d'Henri Heine. Oui, ça ne fait rien, c'est un amateur, et il sera déclaré un amateur par tous les gagistes des feuilles de chou. Sans qu'on s'en doute, cet avènement de la Bohème: c'est la domination du socialisme en littérature.
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