31 mai.—… Alors Gavarni nous entretient de son dégoût et de son détachement des choses réalisées: «Je ne fais une chose qu'à cause de ses difficultés, et que parce qu'elle n'est pas facile à faire: ainsi mon jardin, quand il sera fini, j'en ferai volontiers cadeau à quelqu'un. Il y en a qui peignent des paysages, moi je m'amuse à faire des paysages en relief. Eh bien, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse d'un dessin une fois fait: il n'y a qu'à le donner.»
Puis il nous parle du théâtre, de ses idées contre l'illusion scénique en faveur du tréteau, déclarant qu'il n'admire que deux pièces: les PRÉCIEUSES RIDICULES et le BOURGEOIS GENTILHOMME, parce que ce sont des leçons de philosophie sous la forme la plus tangible, sous la forme la plus parade,—et s'interrompant: «Avez-vous jamais regardé attentivement non le théâtre, mais la salle? Avez-vous vu ces têtes? Je ne sais pas, après avoir vu ça, comment on a le courage de parler au public… Le livre, l'homme en prend au moins connaissance dans la solitude, mais la pièce, elle est appréciée par une masse d'humanité réunie, une bêtise agglomérée.»
Puis lâchant le théâtre, après un silence où il reste un moment perdu dans ses réflexions, il s'écrie: «Ah! la recherche, c'est une fière monomanie! Maintenant, quand je ferai une lithographie de plus ou de moins, ça ne fera pas grand'chose pour ma renommée, au lieu que s'il y avait le théorème Gavarni,—hein, ce serait gentil?»
* * * * *
9 juin.—Rue du Bac, au fond de deux ou trois cours, un vaste logis, retiré, tranquille, placide, avec de l'air, des coins de verdure, un grand morceau de ciel. Une porte derrière laquelle on entend, pendant plusieurs secondes, des pas avant qu'elle ne s'ouvre. Un domestique sans livrée. Un salon au meuble en palissandre et en velours rouge, et ayant l'aspect d'un salon du monde bourgeois riche—mais toutefois avec, au-dessus du piano, une copie du tableau du MARIAGE DE LA VIERGE de Pérugin, et, en face, le BAPTÊME DE JÉSUS, un gothique brugeois.
—Pardon, Messieurs, voulez-vous entrer dans mon cabinet?
Des livres tout autour. Des deux côtés de la cheminée des tableautins, et sur la bordure dorée de la glace un portrait en miniature de religieuse.
«Oh! fait le maître de la maison, c'est un costume de comédie… Oui, une personne de ma famille qui, dans une pièce de théâtre, a rempli un rôle de couvent et voulut se faire peindre avec les habits de son rôle… Des moeurs, Messieurs, que vous aimez, des moeurs du XVIIIe siècle… Ma famille adorait la comédie. Tenez. Et il tire des rayons un volume: THÉÂTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT, joué sur le théâtre de Montalembert… Votre tableau de Paris m'a vivement intéressé, c'est bien curieux… Je vous ai écrit… Oui…. Ce sont des vivacités de style qui vous ont fait écarter. L'Académie est une dame qui n'aime pas ces choses-là. Vous savez que je pense comme vous et non comme elle… Tous ces hôtels, c'est bien curieux à suivre dans votre livre… Je me rappelle, quand nous sommes revenus de l'émigration, il y avait un cheval qui tournait une meule dans le théâtre de notre hôtel… Si vous aviez pu recueillir en province la tradition orale, hélas! ce sera chose perdue plus tard… Dans les premiers chapitres de ses PAYSANS, M. de Balzac a tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh! ce n'est pas flatté, mais c'est si vrai. Je suis du Morvan et je me disais: Il faut qu'il y soit venu.»
Puis il ajoute: «Je voudrais que le CORRESPONDANT rendît compte de votre livre. «Je n'ai personne dans le moment, le petit Andral est si paresseux… Avez-vous un ami qui pourrait faire ce compte rendu? Il faut quelqu'un qui puisse faire cela pour les presbytères et les châteaux.»
M. de Montalembert a de longs cheveux gris et plats, une face pleine, des traits de vieil enfant, un sourire dormant, des yeux profonds mais sans éclairs, une voix nasillarde et manquant de mordant, une amabilité douce et reposée, une caresse féminine des manières et de la poignée de main, une robe de chambre cléricale.