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—Je suis triste, et j'entends sur le marbre de la servante du salon tomber, une à une, avec un bruit mou et floche—une chute à voix basse—les feuilles d'un gros bouquet de pivoines—et, au-dessus et au-dessous de ma chambre, des éclats de rire de femmes.
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—Je suis tombé sur du Victor Laprade. Je n'y ai vu que des seins de jeunes filles palpitant sous des baisers de jeunes hommes. Les poètes sont comme les enfants: ils peuvent tout montrer. Je suis sûr qu'on permettrait à Béranger de mettre JUSTINE en couplets. La rime et la gaudriole, ça excuse, ça autorise les choses les plus cochonnes;—mais que si vous vous avisez de parler en prose et de tenter le cru, le vrai, le philosophique: les Legonidec sont là.
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16 juin.—Déjeuner chez Chennevières à Versailles. Chennevières tout heureux, tout réjoui. Il vient d'acheter, dans le Perche, Saint-Santin, une masure qui l'a séduit par la date de 1555 sur une vieille pierre, et il a enfin trouvé un logis et un asile pour les portraits et les livres de ses amis, qu'il était ennuyé de promener çà et là, depuis des temps infinis.
Tout amoureux qu'il est de l'exhumation d'infimes personnalités, de petites médiocrités d'art provinciales, et qui condamnent cet esprit distingué et original à des travaux au-dessous de lui, Chennevières caresse toujours, à l'horizon de sa pensée, quelque petit conte normand ou vendéen: un entre autres, qui serait l'histoire d'un jeune homme prenant le fusil dans la levée d'armes en 1832, et jugé et mis au Mont Saint-Michel, et là, développant la politique qu'aurait pu faire prévaloir le parti légitimiste d'alors, la politique de la décentralisation, qui était la politique de la duchesse de Berry.
Nous avons déjeuné avec Paul Mantz, un petit brun, au clignement d'oeil intelligent, à la parole monosyllabique; avec Dussieux, professeur à Saint-Cyr, qui a quelque chose d'universitaire dans la tournure et de militaire dans la voix, et un coup d'oeil scrutateur de commissaire de police dans le regard qu'il vous jette par-dessus ses lunettes bleues; avec Eudore Soulié, aux traits sans âge, à la figure en chair d'un gibbon, à la chevelure pyramidale, ébouriffée et jouant la perruque, à la gaieté et à l'espièglerie gamines riant dans une voix de fausset.
Après déjeuner, Chennevières nous mène voir les autographes de Fossé d'Arcosse. Un cabinet dont les murs disparaissent sous les armoires, les vitrines, les tableaux, les sculptures, les babioles, les reliques du bric-à-brac historique. Et c'est le marteau de Louis XVI forgé par ses mains royales, et c'est le sablier de Henri III, et ce sont les boucles de soulier de Louis XV, et c'est le couteau de chasse de Charles VIII, et c'est l'ordre de payer 1,500 livres à Lajouski le septembriseur, ordre signé: Philippe-Égalité. Et ici, une épreuve avant la lettre de la PROMENADE DU JARDIN DU PALAIS-ROYAL de Debucourt, achetée en 1810, sur le Pont-Neuf, quinze sous; là, un dessin des FORGES DE VULCAIN, par Boucher, payé quarante sous.
Sur un nom prononcé par quelqu'un de nous, M. Fossé d'Arcosse, un long vieillard osseux, tout en feuilletant des paperasses qui tiennent de l'histoire: «Oui, oui, je vais y arriver, fait-il, je sais, il y a deux branches dans cette famille… et même une particularité curieuse: chacune de ces branches avait 100,000 livres de fortune sous Louis XIV. L'une a placé cette fortune en terres, elle a aujourd'hui 400,000 francs; l'autre en rentes sur l'État: avec les réductions et les banqueroutes, son capital est réduit à 560 francs.»