5 juillet.—A Croissy.—Un oiseau qui chante par intermittences et de petites notes d'harmonie claire tombant, comme goutte à goutte, de son bec; l'herbe pleine de fleurs et de bourdons au dos doré, et de papillons blancs et de papillons bruns;—les hautes tiges hochant la tête sous la brise qui les courbe;—des rayons de soleil allongés et couchés en travers du dessous de bois;—un lierre qui enserre un chêne, pareil aux ficelles de Lilliput autour de Gulliver, et entre ses feuilles du ciel blanc, que l'on voit comme à travers des piqûres d'épingles;—cinq coups de cloche, apportant au-dessus du fourré, l'heure des hommes et la laissant tomber sur la terre verte de mousse;—dans la feuillée bavarde, des cris d'oiseaux, des moucherons volant et sifflant tout autour de moi;—le bois plein d'une âme murmurante et bourdonnante;—le ciel mollement éclairé d'un soleil dormant… Et tout cela m'ennuie comme une description.

C'est peut-être la faute de ces deux chiens que je regardais jouant sur l'herbe: ils se sont arrêtés pour bâiller.

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Juillet.—Passé la barrière de l'École-Militaire, des rez-de-chaussée jouant des devantures de boutiques à rideaux blancs, et surmontés d'un étage avec un gros numéro au-dessus de la porte d'entrée.—Le gros 9.—Une grande salle, éclairée par le haut d'un jour blafard, où il y a un comptoir chargé de liqueurs, des tables de bois blanc, des chaises de paille.—Là dedans sont attablés des lignards, des zouaves, des hommes en blouse avec des chapeaux gris, tous des filles assises sur leurs genoux.—Les filles sont en chemises blanches ou en chemises de couleur avec une jupe sombre: toutes jeunes, quelques-unes presque jolies, et les mains soignées, et coquettement coiffées et attifées, dans leurs cheveux relevés, de petits agréments.—Elles se promènent deux par deux dans l'allée entre les tables, jouant à se pousser et fumant des cigarettes; —De temps en temps, un chanteur récite quelque ordure d'une voix de basse-taille.—Les garçons ont de longues moustaches.—Le maître de l'établissement est appelé par les filles: le vieux marquis.

Au premier, un interminable corridor avec des chambres de chaque côté, des cellules grandes comme rien, fermées par les persiennes démantelées d'une petite fenêtre et contenant pour tout mobilier, un lit, une commode, une chaise, et par terre, un pot à l'eau et une cuvette. Aux murs, un ou deux de ces petits cadres qu'on gagne aux macarons et représentant l'Été ou le Printemps, et presque dans toutes les chambres, accroché à une petite glace d'étain, un zouave qui ressemble à un joujou d'enfant, et qui est fabriqué spécialement pour les maisons de prostitution du quartier et des villes de garnison.

Ces femmes à vingt sous n'ont rien des terribles créatures dessinées par Guys: ce sont de pauvres petites et malheureuses prostituées, qui s'efforcent laborieusement de singer la distinction des lorettes du quartier Saint-Georges.

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16 juillet.—Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle, la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les êtres,—et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac par l'argent,—l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans son coeur.

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22 juillet.—Été chez Gavarni qui nous montre de merveilleuses aquarelles, balafrées de clarté, de soleil, de vie, avec des roses, des jaunes, des bleus d'un lavage inimitable, et avec des figures prodigieusement pochées dans leur savante construction,—des dessins sur papier Wathman, auquel il donne un ton de chine, en l'exposant dans une chambre où l'on fume.