Il nous confie le titre d'une série qui s'appellera: «le Mérite des hommes.» Là-dessus il nous recommande en amour les femmes bêtes. Il a connu une femme qui lui écrivait, tous les jours, sept pages de bêtises. A la fin il n'en lisait plus que la moitié, mais ça suffisait pour le mettre en gaieté. «Oui, oui, reprend-il, il faudra que je brûle ces rames de lettres de bourgeoises… Celle-là, qui était cependant de la première catégorie des bourgeoises, me donne un jour un rendez-vous pour dans cinq mois et huit jours. Je devais m'introduire chez elle par la porte du potager. Au bout de cinq mois et huit jours, me voici aux environs de Versailles, dans un grand parc. Au fond un château Louis XIII. Je regarde aux fenêtres. Rien qu'une lumière dans une mansarde. Un bougre de domestique qui devait lire un roman de Mme Cottin. Il y avait à traverser une grande pelouse, où la lune donnait en plein. N'oublions pas une petite pluie très fine. Je jette des cailloux dans la fenêtre de mon adorée. Rien! Je m'enfonce dans le parc. J'arrache deux grandes branches. Mais il fallait les lier. Pas possible de casser le cordonnet de ma blague. Enfin je l'use avec le chien de mon pistolet. Je frappe à la fenêtre avec mes deux branches, liées bout à bout. Madame descend au rez-de-chaussée et tente d'ouvrir une fenêtre. Une maison barricadée. Impossible d'ouvrir. Et nous voilà à rejouer la pantomime, elle en haut et moi en bas! Enfin elle redescend à une autre fenêtre qui cède. Elle ouvre. Et moi en pantalon à pieds, je lui tends d'abord doux gros souliers de chasse avec une livre de boue à chaque… Vous concevez le nez qu'elle a fait, ma bourgeoise. Une nuit d'amour affreuse… Il paraît que j'étais en retard d'une heure.»
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—Rose a rencontré aujourd'hui la charbonnière achetant une demi-livre de beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l'achetait pour sa petite fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le paradis».
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Juillet.—J'ai été demander ces jours-ci un renseignement sur Théroigne de Méricourt aux Petits-Ménages.
Six lignes de marronniers, et sous l'ombre sans gaieté de leurs feuilles larges, quatre rangées de bancs de pierre. A droite, des bouts de jardins avec des tonnelles à demi effondrées et de petites allées à cailloux jaunes, tristes comme des jardinets d'invalides. A gauche une grande avenue, et sur les bancs qui touchent à l'avenue et qui sont sur le bord du soleil, des têtes à l'ombre, et des dos ronds faisant le gros dos, que la chaleur réchauffe, que l'ensoleillement frictionne.
Sous ces arbres un monde, mais un monde qui remue et bruit à peine, un monde qui se traîne ou demeure, la tête baissée sur la poitrine, les mains prenant appui sur les noeuds des genoux. Et c'est un bourdonnement fêlé: des lèvres blanches versant dans la conque cireuse des oreilles, des idées en enfance, les marmottages et radotages du passé, hantant ces vieilles cervelles comme un revenant, des paroles édentées, étoupées, bavées entre deux gencives.
Les oiseaux jouent, confiants, sans peur, s'approchant tout près, entre ces jambes qui ne courront plus. Il y a de vieilles petites créatures séchées et ratatinées, empaquetées dans un étoffement de laine, les plis de leurs jupes comme de gros tuyaux d'orgue écrasés, l'os maigre de leur jambe, à l'énorme cheville, perdu dans le bas bleu tombant sur la galoche.
On voit passer des figures de buis, balayées des flasques barbes d'un bonnet de nuit, le châle dépassant la camisole: des caricatures lentes, appuyant leur pas qui tremble sur la béquille d'un vieux parapluie. D'autres, avec un grand abat-jour sur leur bonnet, sont abîmées dans un pliant; celles-là, affaissées trois par trois, sur un banc, s'épaulent entre elles.
Une est seule, la tête raide et de côté; un nez de vautour, trois grandes taches noires, par le nez et la face, comme des coups d'ongle de la mort, l'oeil clair, le regard torve, deux bouts de ruban jaune pendant des deux côtés à son bonnet, une face implacable et sourde. Et toute grande et toute droite, osseuse et solide, les maigres et dures phalanges des mains nouées autour d'une jambe croisée par-dessus l'autre; elle paraît rouler en elle une de ces consciences césariennes de vieille femme, qui repasse muettement, dans une mémoire de marbre, une vie fauve et des jours rouges.