Elle est pourtant la petite-fille d'une femme qui avait trois millions, et le grand et le petit hôtel Charolais, et le château de Clichy-Bondy, et des plats d'argent pour le rôti de gibier, que deux laquais avaient peine à porter. Tout cela est devenu des assignats, et cette Elisabeth Lenoir, cette fille d'argent, comme on disait alors, et que M. de Courmont avait épousée pour sa fortune,—morte dans un grenier en compagnie d'un vieux chien,—a été enterrée dans la fosse commune, et notre cousine n'a qu'une toute petite rente viagère et une place au cimetière Montmartre, payée d'avance et bien à elle.

* * * * *

3 janvier.—Au bureau de l'ARTISTE. Théophile Gautier, face lourde, les traits tombés dans l'empâtement des lignes, une lassitude de la face, un sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de compréhension d'un sourd, et des hallucinations de l'ouïe qui lui font écouter par derrière, quand on lui parle en face.

Il répète et rabâche amoureusement cette phrase: De la forme naît l'idée, une phrase que lui a dite, ce matin, Flaubert, et qu'il regarde comme la formule suprême de l'école, et qu'il veut qu'on grave sur les murs. A côté de lui est un grand gaillard brun et grave, un homme de la Bourse, toqué d'Egypte, et qui, sous le bras, un plâtre d'un Cheops quelconque, expose en phrases solennelles son système de travail: se coucher à huit heures du soir, se lever à trois heures, prendre deux tasses de café noir, et aller en travaillant jusqu'à onze heures.

Ici Gautier, sortant comme un ruminant d'une digestion, et interrompant
Feydeau:

«Oh! cela me rendrait fol! Moi, le matin, ce qui m'éveille, c'est que je rêve que j'ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec des nourritures, des festins de Gamache. La viande me lève. Quand j'ai déjeuné, je fume. Je me lève à sept heures et demie, ça me mène à onze heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les plumes, l'encre, le chevalet de torture, et ça m'ennuie, ça m'a toujours ennuyé d'écrire, et puis, c'est si inutile!… Là, j'écris posément comme un écrivain public… Je ne vais pas vite,—il m'a vu écrire, lui,—mais je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant: ou il est, ou il n'est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends ma plume et j'écris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon métier. Me voilà devant le papier: c'est comme un clown sur le tremplin… Et puis, j'ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je jette mes phrases en l'air… comme des chats, je suis sûr qu'elles retomberont sur leurs pattes. C'est bien simple, il n'y a qu'à avoir une bonne syntaxe. Je m'engage à montrer à écrire à n'importe qui. Je pourrais ouvrir un cours de feuilleton en vingt-cinq leçons!… Tenez, voilà de ma copie: pas de rature… Tiens, Gaiffe, eh bien! tu n'apportes rien?

—Ah! mon cher, c'est drôle, je n'ai plus aucun talent, et je reconnais ça, parce que maintenant je m'amuse de choses crétines… C'est crétin, je le sais, eh bien! ça ne fait rien, ça me fait rire… Pour moi, la littérature est un état violent dans lequel on ne se maintient que par des moyens excessifs.

—Tu étais talenteux, toi, pourtant?

—Moi, je n'aime plus qu'à me rouler dans les créatures.

—Il ne te manque plus que de boire!