—Merci, si je buvais… j'aurais des fibrilles bleues dans le nez… les folles courtisanes ne m'aimeraient plus… je serais obligé de posséder des femmes à vingt sous… je deviendrais abject et repoussant, et alors…»

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—Jamais siècle n'a plus blagué, même dans le domaine de la science. Voilà des années que les Bilboquets de la chimie et de la physique nous promettent, tous les matins, un miracle, un élément, un métal nouveau, prennent solennellement l'engagement de nous chauffer avec des ronds de cuivre dans de l'eau, de nous nourrir ou de nous tuer avec rien, de faire de nous tous des centenaires, etc., etc. Tout cela, des blagues grandioses qui mènent, à l'Institut, aux décorations, aux traitements, à la considération des gens sérieux. Et pendant ce, la vie augmente, double, triple, décuple, les matières premières de l'alimentation manquent ou se détériorent, la mort même à la guerre ne progresse pas,—on l'a bien vu à Sébastopol,—et le bon marché est toujours le plus mauvais marché du monde.

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18 janvier.—Été hier au bal masqué. Voici une chose grave, plus grave qu'on ne croit: le Plaisir est mort. Ce rendez-vous de l'imprévu, ce coudoiement de rencontres, cette foire de romans d'aventure, ce feu roulant de reparties, ce carnaval de la gaieté et de l'amour, cette folie, cette joie démente d'une jeunesse furieuse, qui sautait douze heures sous l'archet de Musard, la fouettant et la refouettant des fifres et des tonnerres de son orchestre: ce n'est plus tout cela qu'un trottoir.

Du bas en haut et du haut en bas, nous nous sommes promenés, cherchant à retrouver quelque chose de notre vieil Opéra: une blague, un vrai rire, la charité d'un sourire, un abandon de corps gratis, du désordonnement, de la fantaisie, du caprice, enfin l'apparence d'une intrigue—qui ne fût pas de cinq louis. Des affaires, partout des affaires, rien que des affaires et jusqu'au cintre. La fille de l'heure présente n'est plus même cette lorette de Gavarni qui avait gardé au fond d'elle un petit rien de grisette, et consacrait un peu de son temps à amuser son coeur… Du reste, le bas monde de l'amour ne fait que refléter le haut monde de l'amour, ce monde où les femmes de la société commencent à prendre l'habitude de se faire entretenir.

La fille, devenue homme d'affaires, est un pouvoir. Elle règne, elle trône, elle a le dédain insultant, la morgue olympienne. Elle envahit la société, elle gouverne les moeurs, elle éclabousse l'opinion publique, et elle possède déjà à elle les Courses et les Bouffes.

A la fin, agacé par l'air princesse d'une de ces rosses régnantes, que je reconnais sous le masque, je lui ai touché l'épaule en lui disant: «Là, vois-tu, un de ces jours, on te marquera d'un phallus au fer chaud!» Oui, je crois que dans un avenir non lointain, On sera amené à des mesures de police répressives, qui leur défendent, comme au XVIIIe siècle, les loges honnêtes, qui corrigent leur insolence, refrènent leurs prospérités, les remettent à leur leur place—au ruisseau.

Tout cela viendra, et il viendra encore autre chose: une grande lessive. C'est un temps anormal, une annihilation trop énorme de la cervelle et du coeur de la patrie, une matérialisation de la France trop purulente, pour que la société ne crève pas. Et alors ce ne sera pas qu'un 93! Tout y passera peut-être!

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