Autre vieux monsieur. Cheveux blancs très courts, sourcils restés noirs, des yeux qui semblent des yeux d'émail entre des paupières sans cils, coloration bilieuse du teint, galbe osseux, sculpture émaciée des chairs. Ce vieillard à la tête où il y a du cabotin et du conventionnel, porte un col large, rabattu à l'enfant, une cravate chamois à bouquets roses et verts, et une chaîne de montre s'échappe de son gilet pour se perdre dans la poche extérieure d'une redingote vert bouteille, pendant qu'une de ses mains ornée d'une bague en turquoise, pose sur un manteau plié sur ses genoux, un manteau raisin de Corinthe.
—«Les tragédies… oh! que c'est embêtant ces vieilles tragédies!… Rachel… une femme plate!…—c'est Janin qui cause avec le décousu d'un de ses feuilletons.—Les acteurs… ils jouent tous la même chose… moi, je ne parle que des actrices… Encore, quand ils sont bien laids, comme Ligier, on peut dire qu'ils ont du talent… mais, sans cela jamais leur nom ne se trouve sous ma plume… Voyez-vous, le théâtre, il faut que ça soit deux et deux font quatre, et qu'il y ait des rôles de femmes… c'est ce qui fait le succès de Mazères…. Figurez-vous que Mlle B… est venue l'autre jour me demander 500 francs. Je lui ai demandé pourquoi? Afin de parfaire 1000 francs pour se faire aimer par F…» Et Janin éclate de rire. «Une chose neuve? une chose neuve pour le public, allons donc! Si la REVUE DES DEUX MONDES changeait de couleur sa couverture, elle perdrait 2000 abonnés… Amusez-vous, allez, on regrette ça plus tard, il n'est plus temps… A propos, vous avez écrit un joli article sur cet ornemaniste, sur ce Possot… Vous avez quelque chose de lui, hein?… Oh! les attaques, ça ne me fait rien. Qu'est-ce qu'on peut me dire: que je suis bête, que je suis vieux, que je suis laid! Ça m'est parfaitement égal… Ce Roqueplan, un homme tout couvert de l'aes alienum, comme dit Salluste… Tenez, il y a un jeune homme, l'auteur d'une SAPHO, qui a touché juste, le mâtin! Il a mis dans sa préface: les auteurs qui vont louer leurs livres au cabinet de lecture… Et ce Pyat… J'ai voulu devant les magistrats dire toute ma conduite, montrer toute ma vie… Mais quand on me dit que je ne sais pas le français, moi, qui ne sais que cela… car je ne sais ni l'histoire, ni la géographie, ni rien… mais le français, cela me paraît prodigieux… Tout de même, ils ne m'empêcheront pas d'avoir tout Paris à mon enterrement!»
Et nous reconduisant jusqu'à la porte de son cabinet, il nous dit:
«Voyez-vous, jeunes gens, il ne faut pas trop, trop de conscience!»
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—Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour, à côté d'un cabaret ayant pour enseigne: A la renaissance du Perroquet savant, un mur qui avance avec de vieilles grilles rouillées qu'on ne dirait jamais s'ouvrir. Le mur est dépassé par un toit de maison et par des cimes de marronniers étêtés, au milieu desquels s'élève un petit bâtiment carré,—une glacière surmontée d'une statue de plâtre tout écaillée: LA FRILEUSE d'Houdon.
Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le tintement grêle éveille l'aboiement de gros chiens de montagne. On est long à venir ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et tout souriant. C'est là que nous faisons notre première visite à Gavarni.
Il nous promène dans sa maison dont il nous raconte l'histoire: un ancien atelier de faux-monnoyeurs sous le Directoire, devenu la propriété du fameux Leroy, le modiste de Joséphine, qui utilisa la chambre de fer où l'on avait fabriqué la fausse monnaie à serrer les manteaux de Napoléon, brodés d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du rez-de-chaussée, décorées de peintures sur les murs représentant des vues locales: la porte d'Auteuil en 1802.
Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent et ressortent de cartons à chapeaux de femmes.
Nous redescendons dans sa chambre, où près d'un petit lit de fer étroit, —une couche d'ascète,—il y a sur la table de nuit un couteau en travers d'un livre ayant pour titre: LE CARTÉSIANISME.
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