J'aime l'habitude d'ignorer l'auberge et de descendre chez un ami. Vieil ami, ce Colardez, vieux complice de mon père dans les luttes électorales, et vieil hébergeur de la famille de père en fils. Imaginez un homme court et replet, la tête à la fois socratique et porcine, de petits yeux ronds pétillants de flamme, les lèvres appétentes, un double menton. Voici le dehors, quant au dedans, un grand esprit enterré vif dans un village, nourri de moelle spirituelle par la réflexion solitaire et une constante lecture, familier avec tous les hauts livres, un moment foudroyé par la mort d'un fils de onze ans, mais en train de reprendre son parti de la vie, «un cauchemar entre deux néants», un causeur à la parole espacée de mots qui font réfléchir, et jugeant à vol d'aigle, et allant au sommet des plus grandes questions, et enfermant sa pensée dans une formule nette, à arêtes coupantes, comme le métal d'une médaille; un coeur tendre, mais un politique aux principes inflexibles, un génie dantonien auquel le théâtre et les circonstances ont manqué, le seul homme que j'aie vu préparé à tout et digne de tout[1].

[Note 1: Nous avons tenté, mon frère, et moi, un croquis, bien incomplet de cette originale figure dans nos CRÉATURES DE CE TEMPS, sous le titre de Victor Chevassier.]

Ce captif dans ce trou, ce grand méconnu, parfois se console, en racontant que les derniers Clermont-Tonnerre, réfugiés dans un petit bois qui leur reste près de Saint-Mihiel, ont là, dépouillé le noble, presque l'homme, et que ces Clermont-Tonnerre, dont un aïeul, au dire de Mme de Sévigné, vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd'hui vêtus de peaux de bêtes, vivent dans ce bois, peuplent avec des bûcheronnes, —en train de revenir une race sauvage au XIXe siècle, et parlant déjà une langue à eux, une langue qui recule au patois, au bégayement des peuples.

Morimond! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la plus belle propriété mélancolique de France, soixante-dix arpents d'eau où se mirent des arbres centenaires renfermant, écroulées à leurs pieds, des pierres de taille à bâtir un petit Versailles.

Une servante nous sert à dîner à Lamarche, une servante dont les deux rigides bouts de seins ont usé l'indienne de son casaquin, et font deux petits ronds à claire-voie dans la trame effiloquée. C'est la séduction robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur ses larges pieds, élastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant l'épaule, à chaque assiette qu'elle donne, de ces orbes à la Jules Romain, sur lesquels on se figure couché un Jupiter métamorphosé en taureau.

«Ah! Messieurs, nous travaillons comme des satyres!»

C'est l'originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes, et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mère, en train de faire des toutelots à la cuisine, nous crie: «Elle n'ose pas venir, elle dit qu'elle est trop maigre!»

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4 août.—Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers, des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur, font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à trouver dans son mari.

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