20 août.—Me voilà en plein rêve de bien des gens, à la campagne, de l'argent dans ma poche, avec une femme bon garçon, vieille amie qui me raconte ses amants; libres tous les deux, n'ayant à craindre l'amour ni l'un ni l'autre, et bien à l'aise.

Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un peu de peau de-ci de-là, troussée et ballonnante, ou enfoncée dans un grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une allée retirée du parc, couchée tout de son long, les bras arrondis en couronne, et sa robe ondoyant tout autour d'elle,—paresseuse et blanche, enviée du regard par la marchande de coco tannée qui passe.

Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite à cela près, qu'elle est prise en mangeant d'une crise de narration. Dès que la soupe lui a ouvert la bouche, le dernier roman de la PATRIE en découle, sans arrêt, sans suite au prochain numéro, à pleins bords. Et cela va jusqu'au légume, souvent jusqu'au dessert. L'étonnant est qu'elle mange, le miraculeux est qu'il finit par finir, l'insupportable est qu'elle veut être comprise.

Pour lui donner toutes les joies intellectuelles à sa portée, et nous nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de lecture de l'endroit, le premier roman venu de Paul de Kock: L'HOMME AUX TROIS CULOTTES. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongés sur une chaise, un genou remonté entre le jupon et la jarretière rouge, scandant dramatiquement tout le mélodramatique de la chose, et nous avertissant par des temps, de formidables temps, de toute la couleur révolutionnaire du susdit romancier. O Providence, si tu existes, tes ironies sont d'un joli calibre… Dire que ça nous est infligé, à nous qui avons fait l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION!

Un homme admirable, après tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au public la révolution des légendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalisé poncivement tous ces types consacrés qui traînent dans les mémoires idiotes, toutes ces vieilles connaissances du préjugé populaire, tous ces personnages du drame salé de gros rires et de larmes bêtes: l'émigré hautain, le jeune républicain sentimental, platonique et honnête, la femme, adultère déesse de la liberté, le portier dénonciateur dont le caractère moral est une queue de renard à son bonnet… Oh! la belle chose de n'avoir rien dérangé dans l'instinct et l'idée préconçue du petit boutiquier, d'en avoir tiré toute sa fable, et d'avoir fait une révolution à côté de l'autre—une révolution plus typique, plus historique, et populaire à la façon d'une imagerie de canard.

Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux tueurs de temps et deux amis de la femme restée femme du peuple sous la soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.

Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne transvase dans la femme, sur cette petite bête hystérique qu'il déchaîne, qu'il lâche en elle et qui court jusqu'au bout de ses doigts, soudain frémissants et prêts à pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa matrice et sa cervelle, apporte un frétillement agressif à ses nerfs, un glapissement à sa voix.

La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fébrilité a besoin d'être remontée, de recevoir une impulsion, un la. Il faut qu'on lui fouette le temps, la pensée, la causerie, les nerfs. Si elle n'est tenue impérieusement en haleine, vous avez chez elle la rêvasserie insipide.

La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigrée, les boissons gazeuses, le gibier faisandé, les fruits verts, les mauvais sujets.

La femme semble toujours à avoir à se défendre de sa faiblesse. C'est à propos de tout et de rien, un antagonisme de désirs, une rébellion de menus vouloirs, une guerre de petites résolutions incessantes et comme faites à plaisir. La combativité est, à ses yeux, la preuve de son existence.