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Mercredi 28 octobre.—Mauvaise nuit. La bouche sèche comme après une nuit de fièvre. Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et des émotions, et des mauvais pressentiments. Nous sommes trop nerveux pour attendre tranquillement la réponse chez nous, et nous nous sauvons à la campagne, regardant bêtement à la portière du chemin de fer passer les maisons et les arbres. D'Auteuil nous gagnons le pont de Sèvres, nous avons besoin de marcher. Là, dans les vapeurs bleues, dans l'or de l'automne, au-dessus du Bas-Meudon, le bord de rivière inspirateur de notre pauvre En 18..; nous allons devant nous au hasard, sur la route de Bellevue. Dans le sentier étroit, nous rencontrons, tenant une blonde petite fille à la main, une ci-devant demoiselle, maintenant une mère que l'aîné de nous deux a eu, pendant huit jours, la très sérieuse intention d'épouser, et qui nous rappelle du bien vieux passé… Il y a des années qu'on ne s'est vu. On s'apprend les mariages et les morts, et l'on vous gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis… Et nous voilà dans la maison du docteur Fleury, causant avec Banville, quand tombe dans notre conversation le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître… Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, dans ce que le hasard fait repasser devant nous de notre vie morte, dans ces revenez-y de notre jeunesse qui semble nous promettre une vie nouvelle, nous roulons, écoutant et regardant tout comme un présage, tantôt bon, tantôt mauvais, pleins de pensées qui se heurtent autour d'une idée fixe, prêtant aux choses un sentiment de notre fébrilité et croyant, dans un air d'orgue qui passe, entendre l'ouverture de notre pièce.
En rentrant: rien.
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Jeudi 29 octobre.—Plus la moindre espérance. L'épigastre inquiet, la tête vide, le toucher émotionné, et pas le courage d'aller au-devant de la nouvelle. Battu les quais, usé l'idée fixe avec la fatigue des jambes toute la journée.
Le soir, dans l'impossibilité du travail, nous remontons tous deux, en fumant des pipes, à nos souvenirs de collège, alternant de la voix et de la mémoire: Jules contant le collège Bourbon, et ce terrible professeur de sixième, cet Herbette qui fit toute son enfance heureuse, malheureuse, le poussant sans miséricorde aux prix de grands concours, puis, plus tard, ce professeur de seconde, auquel il déplut pour faire autant de calembours que lui, et aussi mauvais, enfin cette bienheureuse classe de rhétorique, où il fila presque toute l'année, fabriquant en vers un incroyable drame d'ÉTIENNE-MARCEL, sur la terrasse des Feuillants, averti de l'heure de la rentrée à la maison par la musique de la garde montante se rendant au Palais-Bourbon, et les rares fois où il se montrait au collège, passant la classe à illustrer NOTRE-DAME-DE-PARIS de dessins à la plume dans les marges: Edmond contant ce Caboche, cet excentrique professeur de troisième du collège Henri IV, qui donnait aux échappés de Villemeureux, à faire en thème latin le portrait de la duchesse de Bourgogne de Saint-Simon, cet intelligent, ce délicat, ce bénédictin un peu amer et sourieusement ironique, ce profil original d'universitaire, resté dans le fond de ses sympathies, comme un des premiers éveilleurs chez lui de la compréhension du beau style, de la belle langue française mouvementée et colorée, ce Caboche qui, un jour, à propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette curieuse prédiction: «Vous, monsieur de Goncourt, vous ferez du scandale!»
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9 novembre.—Été au Petit-Trianon pour pénétrer dans le chez soi intime de Marie-Antoinette. Voilà donc ce joujou de reine, dont on a fait une si monstrueuse folie, ce Trianon le grand chef d'accusation contre la pauvre femme. Mais les moindres financiers ont fait bien pis, et je ne sache pas qu'une pièce du mobilier ait été payée le prix que Mme de Pompadour avait accordé pour une chaise percée, destinée au château de Bellevue: 800 livres de pension que touchait un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, au dire de d'Argenson.
Le bon Soulié, qui nous guide, nous dit combien cette Marie-Antoinette, cette ombre charmante et dramatique de l'histoire, est l'occupation de la pensée de l'étranger. C'est M. de Nesselrode lui demandant à lui indiquer l'endroit de l'entrevue d'Oliva, et lui envoyant Georgel à lire, et que le diplomate sait par coeur. C'est le prince Constantin, amoureux de son souvenir, et laissant presque éclater de la colère, de ne pouvoir rester, toute la journée, à causer d'elle, si près d'elle.
Et nous allons religieusement émus dans ce passé tout présent, tout vivant encore en ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces pavillons, cet opéra-comique de la nature, cette berquinade de la princesse et d'Hubert-Robert, marchant peut-être où elle a marché, et coudoyant des bourgeois irrespectueux, et où rien ne rappelle plus la royauté qu'une sentinelle ridicule, du haut d'un pont rustique, s'efforçant d'empêcher un cygne en fureur de battre les autres.