Une femme noire, immobilisée par le froid, sous un ciel, où la lune met un rayonnement blême dans le moutonnement des nuages couleur de suie, près de cette eau morne aux lueurs saumonées, trémolente sur la fluctuation lente du fleuve,—près de cette eau de suicide, qui semble appeler à elle.
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Mardi 24 mars.—C'est un épanouissement, une gaîté, une joie à l'Odéon, qui descend de l'auteur aux machinistes. Ah! le succès au théâtre, quelle atmosphère, ça fait, quelle griserie, ça apporte à tout le monde. Puis cette salle autrefois si rétractile, si éplucheuse des mots elle applaudit, à tout rompre. Crosnier qui a joué médiocrement ce soir, me disait, avant le tableau du concierge: «Ah! il y a des jours, où on joue comme on ne joue qu'une fois… samedi, aux applaudissements de la salle, j'ai eu le sentiment que je jouais, comme je n'avais jamais joué… Quand je suis rentrée dans ma loge, j'avais les yeux tout brillants, et ma fille m'a dit: «Ah! tu sais, maman, il ne faut pas te donner toute, ainsi que tu l'as fait ce soir…» Eh bien! aujourd'hui, non, c'est vrai, je ne suis pas la femme de samedi!»
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Jeudi 26 mars.—Au cimetière, où je vois poser la dalle de granit sur la tombe de mon frère.
Ce soir, Rosny qui vient de lire, chez Antoine, NELL HORN, faite en collaboration avec son frère, nous parle de ce frère. Il nous le peint comme un esprit de la même famille que le sien, comme un mystique, mais avec une touche mélancolieuse, venant d'une santé plus frêle, d'une nature plus délicate. Il a pris un moment une autre carrière que la littérature, mais cette carrière ne lui allait pas, et il est revenu à la littérature, mais il n'a voulu collaborer avec Rosny, que lorsqu'il s'en est trouvé digne. Rosny ajoute que les deux frères ne pouvaient se faire la guerre, c'est-à-dire travailler, chacun de leur côté, et que cela l'a décidé à lui donner l'hospitalité dans son talent.
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Vendredi 27 mars.—Ah! qu'on est malheureux, d'être comme je suis, d'avoir des nerfs qui me font tout percevoir du dedans des gens qui m'entourent, ainsi qu'un corps souffreteux reçoit inconsciemment l'impression des températures ambiantes, en leurs moindres variations. Ainsi je sens parfaitement, au son de la voix de mes amis, les choses dites pour m'annoncer de vraies et positives bonnes nouvelles, et les choses dites pour m'être agréable, pour panser des blessures, les choses de gentille amabilité qui sont des compliments à côté de la vérité.
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Jeudi 2 avril.—Après un morceau sur les érotiques japonais, ainsi qu'après tous les morceaux que je travaille un peu, il me semble ressentir comme une déperdition cérébrale, comme un vide laissé dans ma tête par quelque chose qui en serait sorti, et aurait été pompé par le papier de la copie.