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Lundi 4 mai.—Exposition de Carrière chez Boussod et Valadon.
Une première impression un peu cauchemaresque: l'impression d'entrer dans une chambre pleine de portraits fantomatiques aux grandes mains pâles, aux chairs morbides, aux couleurs évanouies sous un rayon de lune. Puis les yeux s'habituent à la nuit de ces figures de crypte, de cave, sur lesquelles, au bout de quelque temps, un peu du rose des roses-thé, semble monter sous la grisaille de la peau.
Et au milieu de tous ces visages, vous êtes attiré par des visages d'enfants, aux tempes lumineuses, au bossuage du front, à la linéature indécise des paupières autour du noir souriant de vives prunelles, aux petits trous d'ombre des narines, au vague rouge d'une molle bouche entr'ouverte, à la fluidité des chairs lactées qui n'ont point encore l'arrêt d'un contour,—des figures d'enfants regardées en des penchements amoureux, qui sont comme des enveloppements de caresse, par des visages de femmes aux cernées profondes, aux creux anxieux, aux grandes lignes sévères du dessin de l'Inquiétude maternelle.
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Mardi 5 mai.—Il fait de l'orage. J'ai contre ma poitrine ma petite chatte, dont le corps est agité par des secousses, comme données par le contact d'une pile électrique, et sur moi, ce n'est plus le regard distrait de la petite bête de tout à l'heure, c'est le regard profond, mystérieux, énigmatique d'une réduction de sphinx.
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Jeudi 7 mai.—Grosclaude parlait, ce soir, curieusement de la transformation du jeu, en la mort du noctambulisme. Il disait qu'il n'y avait plus de passionnés, d'emballés, qu'on jouait maintenant dans les cercles avant dîner, de cinq à sept heures, et après le spectacle, de minuit à deux heures, pas plus tard. Il ajoute que les joueurs d'aujourd'hui veulent avoir leur sang-froid, et à ces parties, il oppose la partie de jeu d'un de ses jeunes amis d'autrefois, qui avait joué, d'une seule haleine, quarante-six heures de suite.
Je m'élevais, avec une espèce de colère, contre ce mangement de l'esprit français, à l'heure actuelle, par l'esprit étranger, contre l'ironie présente du livre qui n'est plus de l'ironie à la Chamfort, mais de l'ironie à la Swift, contre cette critique devenue helvetienne, allemande, écossaise, contre cette religion des romans russes, des pièces danoises, déclarant qu'autrefois, si Corneille avait emprunté à l'Espagne, il a imposé le cachet français à ses emprunts, tandis qu'aujourd'hui les emprunts que nous faisons dans notre servile admiration: c'est une vraie dénaturalisation de notre littérature.
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