Lundi 27 avril.—J'ai reçu, ce mois, un envoi touchant: j'ai reçu dans une grande enveloppe des feuilles qui ont l'air de feuilles argentées et dorées, des feuilles cueillies dans les forêts de l'Amazone, par un enthousiaste littéraire du Brésil, qui me les adresse pour les déposer sur la tombe de mon frère.
C'est amusant ce travail japonais d'Outamaro, ce transport de votre cervelle, au milieu d'êtres, aux habitudes d'esprit, aux histoires, aux légendes d'une autre planète: du travail ressemblant un peu à un travail fait dans l'hallucination d'un breuvage opiacé.
Ce soir, au Théâtre-Libre, le CANARD SAUVAGE d'Ibsen… Vraiment, les étrangers, la distance les sert trop… Ah! il fait bon être Scandinave… Si la pièce était d'un Parisien… Oui, oui, c'est entendu, du dramatique bourgeois qui n'est pas mal… mais de l'esprit à l'instar de l'esprit français, fabriqué sous le pôle arctique… et un langage parlé, quand il s'élève un peu, toujours fait avec des mots livresques.
De petites filles passent sur le boulevard, de petites filles de sept à huit ans, qui déjà, inconsciemment, font l'œil aux messieurs attablés à la porte des cafés, et je vois une mère obligée de ramener à elle l'attention de sa fifille, en l'enveloppant de la caresse de sa main.
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Jeudi 30 avril.—Daudet soutenait, ce soir, que tout ce que Bourget et les autres ont écrit sur Baudelaire, étaient d'absolues contre-vérités. Il affirmait que Baudelaire était un sublimé de Musset, mais faisant mal les vers, n'ayant pas l'outil du poète; il ajoutait qu'en prose, il était un prosateur difficile, laborieux, sans ampleur, sans flots, que l'auteur impeccable n'avait pas la plus petite chose de l'auteur impeccable,—mais ce qu'il possédait, ce Baudelaire, au plus haut degré, et ce qui le faisait digne de la place qu'il occupait: c'était la richesse des idées.
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Vendredi 1er mai.—Dîner chez Jean Lorrain avec Huysmans, Bauër.
Huysmans porte sur lui le bonheur du succès de son roman: LA-BAS; et ce bonheur chez l'auteur d'ordinaire contracté nerveusement sur lui-même, se traduit par le gonflement dilaté d'un dos de chat, quand il ronronne.
Au milieu du dîner Bauër confesse le journaliste, dans cette phrase: «Quand j'ai un article, où je ne sais que dire, j'écris mes deux cents lignes… mais, quand j'ai un article que je sens, que j'ai dans les nerfs, je n'accouche jamais de plus de cent lignes.»