Ce soir, je causais avec Carrière, et comme il me parlait de l'importance de l'enveloppe des contours d'une figure, à ce propos je lui disais la place donnée à la beauté des joues dans les descriptions de l'antiquité, et dans le modelage de caresse de la sculpture grecque, puis du rien, pour lequel elle est comptée aujourd'hui dans nos deux arts. Trouverait-on, à l'heure qu'il est, dans une description de figure de femme de n'importe quel roman, la mention de la délicatesse, de l'élégance d'une joue?
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Vendredi 24 avril.—Le sculpteur Lenoir, me parlait aujourd'hui de l'état de délaissement, où était tombée la pauvre Joséphine, en ses vieux jours, et me contait que son père, déjeunant avec son grand-père à la Malmaison, le sel manquant sur la table, la ci-devant Impératrice avait été obligée de dire à son père, encore jeunet: «Mon petit, lève-toi, et dis à Jean d'apporter le sel.»
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Samedi 25 avril.—Hier, visite à la comtesse Greffulhe. On m'a fait monter dans un grand salon aux boiseries dorées, égayé par un admirable meuble de Beauvais, aux bouquets de fleurs les plus papillotantes sur un fond crème, un meuble au nombre incroyable de fauteuils, de chaises, de grands canapés, de délicieux petits canapés pour tête-à-tête. Dans la pièce éclairée à giorno, la comtesse arrive bientôt décolletée, dans une robe noire, aux espèces d'ailes volantes derrière elle, et coiffée les cheveux très relevés sur la tête, et surmontés d'un haut peigne en écaille blonde, dont la couronne de boules fait comme un peigne héraldique. Là dedans, au milieu de ce mobilier d'un autre siècle, l'ovale délicat de son pâle visage, ses yeux noirs doux et profonds, la sveltesse de sa personne longuette, lui donnent quelque chose d'une apparition, d'un séduisant et souriant fantôme; caractère que je retrouve dans son portrait pastellé par Helleu.
Elle est très au courant de ce qui s'imprime, et de ce qui s'imprime de très littéraire, et elle en parle avec simplicité, sans le moindre étalage de bas-bleu. Elle veut bien me dire le plaisir qu'elle éprouve à me lire, et son étonnement de la résistance à l'admiration pour mes livres, dans sa société. Elle est émerveillée de la connaissance que j'ai de la femme, et me cite le passage, où je décris le côté ankylosé que prenait le côté droit ou le côté gauche de la Faustin, quand ce côté se trouvait près d'un embêtant, déclarant qu'elle sent en elle, comme une dilatation de son être près d'une personne sympathique. Elle ajoute, que je devrais bien faire dans un roman une femme de la société, une femme de la grande société, la femme qui n'a encore été faite par personne, ni par Feuillet, ni par Maupassant, ni par qui que ce soit, et que moi seul—c'est la comtesse qui parle—je pourrais faire, et que je n'ai pas faite dans CHÉRIE; parce que Chérie est une jeune fille de la société de l'Empire, une jeune fille de cette société bourgeoise, aux femmes, les coudes ramassés contre le corps… et la comtesse me fait joliment la caricature du geste non naturel et contraint, avec lequel les femmes croient faire de la dignité, disant que lorsqu'elle voit faire ce geste à une femme, elle sait d'avance ce qu'elle pense, ce qu'elle va dire.
Tout cela est dit, avec une parole légère sans appuiement, des mouvements d'un dessin élégant, et dans la pose et l'attitude doucement dédaigneuse, qu'elle me donne à peindre.
Puis la comtesse, prenant une lampe à la main, me fait voir les tapisseries de Boucher de la salle à manger, le portrait de Mme de Champcenetz peint par Greuze, un groupe d'Amours en marbre provenant du château de Ménars, qu'a possédé son beau-père,—et qui aurait échangé le mobilier de la chambre de Mme de Pompadour contre un mobilier d'acajou.
Je prenais congé de la gracieuse femme, au moment où elle me disait qu'elle me porterait un jour un volume d'histoires, racontées par sa petite fille à l'âge de cinq ans, pendant qu'elle était à sa toilette: histoires d'un caractère très original, inventées par l'enfant, au moment où elle ne savait ni lire ni écrire et qu'elle a fait copier dans un volume par un homme de ce temps, qui a l'écriture de Jarry.
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