Dimanche 19 avril.—À propos de son livre sur la Bonté, qu'annonce Rosny, Daudet me parle ce soir, de la privation grande qu'il éprouve maintenant à ne plus faire la charité, depuis qu'il ne marche plus: «Oui, dit-il, en répondant à sa femme qui lui rappelle les bonnes œuvres qu'ils font ensemble, oui, c'est vrai, mais ce n'est plus cela, dans ces bonnes œuvres, je ne joue plus le rôle de la Providence, de l'être surnaturel, si tu le veux, apparaissant au miséreux, au routier que je rencontre sur mon chemin.»
Et il raconte alors, de la manière la plus charmante, avec de l'esprit donné par le cœur, l'affalement, la nuit tombée, du routier éreinté devant la fontaine faisant face à la maison de son beau-père, à Champrosay, et son incertitude angoisseuse en tête des deux chemins du carrefour, interrogeant du regard, l'un et l'autre, et se demandant celui au bout duquel il y avait l'espérance de manger et de coucher, puis, son aventurement dans l'un, puis dans l'autre, et son retour découragé au bout de quelques pas… Alors, dans ce moment, Daudet penché derrière les persiennes fermées, mettait une pièce de cent sous dans du papier, et la jetait. Vous voyez la stupéfaction du malheureux devant la grosse pièce d'argent trouvée dans le papier, et son interrogation de la maison noire et silencieuse, et les coups de casquette saluant au hasard les fenêtres, et son décampement, sa subite disparition dans le premier chemin venu, de peur qu'on ne se soit trompé et qu'on ne le rappelle.
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Lundi 20 avril.—Les Japonais même intelligents très intelligents, n'ont pas le sentiment de la construction, de la composition d'un livre historique. Ainsi pour mon travail sur Outamaro, quand j'ai demandé pour la première fois à Hayashi: «Est-ce qu'il existe un portrait d'Outamaro?—Non,» m'a-t-il répondu tout d'abord. Ce n'est que lorsque je suis revenu à ma demande, qu'une fois il m'a dit: «Mais je crois en avoir vu chez vous, dans un recueil que vous avez.» Et c'est comme cela, que j'arrivais à faire connaître ce fameux portrait de l'artiste, authentiqué par son nom sur sa robe, et par l'inscription du poteau auquel il est adossé et qui porte: Sur une demande, Outamaro a peint lui-même son élégant visage. Dans le livre des MAISONS VERTES, je voyais une planche représentant des femmes du Yoshiwara, en contemplation devant la lune, par une belle nuit d'été, et l'écrivain du livre affirmait que ces femmes avaient un très remarquable sentiment poétique. Cette affirmation m'amenait à demander à Hayashi, si par hasard il n'existerait pas quelque part des poésies imprimées de ces femmes: à quoi il me répondait que si, qu'il y avait un gros recueil très connu, et sur ma demande m'en traduisait quatre ou cinq caractéristiques,—ce qu'il n'aurait jamais songé à faire, si c'était lui qui avait fait le travail que j'ai fait, et ainsi de tout.
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Mardi 21 avril.—Le baron Larrey me parlait de la connaissance qu'il avait faite de Dumas père, pour l'avoir présenté à son père, auquel il avait demandé la permission de le mettre en scène, dans une pièce sur Bonaparte.
À quelque temps de là, à une représentation du Théâtre-Français, il tombait, dans un coin, sur la bonne tête et la grosse lippe de Dumas, qui s'offrait à lui montrer les coulisses. Et il était présenté à Rachel, qui après lui avoir donnée une poignée de main, prenait son rôle, et c'étaient des heu, heu, à la fin de quoi elle s'écriait: «Ça y est… ça y est!» absolument comme une petite fille expédie son catéchisme. C'était pour lui une désillusion sur la grande artiste, et en sortant, il jetait à Dumas: «Je ne vous remercie pas!»
Il a été témoin de ce fait. Un jour que Dumas l'avait fait appeler, se croyant souffrant, et qu'il était au lit, on introduisait un pauvre journaliste nécessiteux de Marseille, qui venait lui demander des recommandations pour des journaux de Paris. Il lui promettait quand il serait levé, ajoutant: «Mais en attendant que ça réussisse, il faut vivre, n'est-ce pas, Monsieur? Eh bien, il y a trente francs sur la cheminée, prenez-en quinze.»
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Jeudi 23 avril.—J'ai dans mon bassin, un petit poisson malade, que tous les autres viennent, à deux ou trois, faire chavirer sur le côté, et enfoncent férocement au fond de l'eau, lui faisant une agonie abominable. Je l'ai retiré pour qu'il mourût en paix dans un bain de pied. La mise à mort du malade, ce n'est donc pas seulement chez les poules, c'est chez tous les animaux, et encore chez le sauvage, et un peu chez le paysan.