Là-dessus, à la suite de son père, le jeune Daudet déclare sans respect pour les théories de Zola, que la symphonie est la seule forme haute de la musique, et professe très éloquemment, que la musique ne doit avoir qu'une action auditive, et donner un plaisir des sens, s'étend sur Beethoven, et en parle un long temps en passionné, un long temps, pendant lequel Zola garde le silence… au bout de quoi, après un profond soupir, et avec la voix presque plaintive d'un enfant, il laisse tomber: «Pourquoi voulez-vous contrarier mon projet d'opéra?»
En sortant de table, la discussion va de la musique à la guerre de 1870, à la guerre de son prochain volume. Sur ce qu'il n'y a pas de cochoncetés dans son roman, dit Zola, Magnard aurait été tenté de publier son roman dans le Figaro, mais il a eu peur de cette publicité! Il a craint l'effet de certains chapitres qui ne paraîtraient pas assez patriotiques, il a craint l'ennui d'une description de bataille ayant deux cents pages, il a craint la diminution de la vente du volume par la publicité du feuilleton, et il a traité avec la Vie populaire.
Puis le romancier, amené à parler de ses visites aux académiciens, nous fait un tableau gentiment drolatique de ses entrevues avec les académiciens hostiles à sa candidature.
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Jeudi 16 juillet.—La vie chez les civilisés. Le collège jusqu'à dix-huit ans, puis une carrière d'examens jusqu'à vingt-cinq ans. La moyenne de la vie est de quarante ans. C'est vraiment trop d'humanités dans la vie de l'humanité, et un jour elle retournera à la vie sauvage, à la vie agricole et chasseresse, à la vie des temps, où l'homme vivait réellement les années qu'il passait sur cette planète.
Halperine Kaminsky, le Russe traducteur de ses compatriotes, nous apprend que Dostoïevsky était épileptique, épileptique comme Flaubert. Et comme je lui parle de la religion des Russes pour leurs auteurs, il nous conte qu'à l'enterrement de Dostoïevsky devant l'affluence et le recueillement du monde, un moujik avait demandé: «Est-ce un apôtre?»
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Vendredi 17 juillet.—Dans la promenade de ce matin, Daudet me demandait, si mon frère avait été tourmenté par l'au-delà de la vie. Je lui répondais que non, et que pendant sa maladie, il n'avait pas une seule fois fait allusion à cet au-delà, dans ses conversations.
Alors Daudet me demandait quelles étaient mes convictions à ce sujet, et je lui répondais que malgré tout mon désir de retrouver mon frère, je croyais après la mort à l'anéantissement complet de l'individu, que nous étions des êtres de rien du tout, des éphémères de quelques journées de plus que ceux d'une seule journée, et que s'il y a un Dieu, c'était lui imposer une comptabilité trop énorme, que celle occasionnée par une seconde existence de chacun de nous. Et Daudet me disait qu'il pensait tout comme moi, et qu'il y avait dans ses notes, un rêve, où il traversait un champ de genêts, aux petits sons crépitants des cosses qui crevaient, et il comparait ces éclatements à nos vies.
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