Et pendant que j'appartenais tout à la lecture de ces biographies de pierre, et qu'il se faisait cérébralement en moi le transport qui se fait, à la lecture d'un livre, parmi les personnages et les milieux de ce livre, je n'étais plus de mon temps, je n'étais plus à Paris. Il me semblait, d'après la belle imagination de Carlyle, avoir été jeté de par l'espace et le temps, dans une de ces étoiles lointaines, lointaines, lointaines, où arrivait seulement aujourd'hui la lumière qui éclairait le passage de la mer Rouge sous Ramsès II, et sa vision en retard de milliers d'années.
Mais la grande clarté de midi avait envahi la salle du rez-de-chaussée, me faisant trop matériellement visible, ce que je me plaisais à voir dans le vague, l'indéterminé, la pénombre d'une espèce d'hallucination. Alors, au milieu du grand escalier montant au fond de la salle devant moi, il y avait un pan d'ombre attirant pour ma rêverie. J'y allai, me retournant à la moitié des marches, pour jeter d'en haut un coup d'œil sur la salle d'en bas, où toutes les figurations de vivants sont représentées par l'art de ce temps, déjà dans la raideur et l'ankylose de la mort, de cette mort aimée, choyée, parée, momifiée, sauvée si élégamment de la pourriture et du ver,—et que dans cette salle, surmontent à droite et à gauche, dans leur étrangeté mystérieuse, les têtes de ces grandes déesses léontocéphales.
Et je continuai mon ascension, le regard attiré sur les murs, par de petites bandes rousses, effrangées comme de la charpie dans des cadres, par des morceaux de papyrus brûlés par le naphte de l'embaumement, qui me rappelaient à la fois des scories de manuscrits de Pompéi, conservées dans les armoires du Musée de Naples, et les folioles noirâtres de l'état civil de Paris, me pleuvant sur la tête, le 24 mai 1871, lors de ma rentrée dans ma maison d'Auteuil.
Et m'approchant de plus près, je lisais au-dessous la traduction de l'un d'eux: RÉCOMPENSE PROMISE POUR UN ESCLAVE FUGITIF.
L'an XXV, le XVI d'Epiphi.
Un esclave d'Aristogène, fils de Chrysippe d'Alabanda, député, s'est échappé.
Il se nomme Hermon, et est aussi appelé Nilos; Syrien de naissance, de la ville de Bambyce; environ dix-huit ans, taille moyenne, sans barbe, creux au menton, signe près de la narine gauche, cicatrice au-dessous du coin gauche de la bouche, le poignet droit marqué de lettres barbares ponctuées.
Il avait (quand il s'est enfui) une ceinture contenant en or monnayé trois pièces de la valeur d'une mine, dix perles, un anneau sur lequel sont un lecythus et des strigilles. Son corps était couvert d'une chlamyde et d'un perizôma.
Celui qui le ramènera recevra 2 talents de cuivre, et 3 000 drachmes; celui qui indiquera seulement le lieu de sa retraite, si c'est dans un lieu sacré, 1 talent et 2 000 drachmes, si c'est chez un homme solvable et passible de la peine, 3 talents et 5 000 drachmes. Si l'on veut en faire la déclaration, on s'adressera aux employés du stratège.
Oui, c'est tout le long de cet escalier, exposée sur ces fragments de papyrus, toute la vie civile du peuple du rez-de-chaussée, ce sont ses contrats de vente (ses écrits d'oui), ses donations avec la formule: Tu as donné et mon cœur est satisfait, ses partages, ses prêts, ses inventaires, ses réclamations, etc., etc.