Eh bien, cette demi-journée perdue, je ne la regrette pas, car ce tableau est un des dix tableaux qui ont donné à mes yeux la grande joie, car ce Turner, c'est de l'or en fusion, avec dans cet or une dissolution de pourpre. Un tableau devant lequel est tombé en extase le peintre Moreau, qui ne connaissait pas même Turner de nom. Ah! cette Salute, ce palais des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d'une amalgatolithe: tout cela comme vu dans une apothéose de pierres précieuses; et de la couleur, par larmes, par coulées, par congélations, telles qu'on en voit sur les flancs des poteries de l'extrême Orient. Pour moi c'est un tableau qui a l'air peint par un Rembrandt, né dans l'Inde.
Et la beauté de ce tableau est faite de ce qui n'est prêché dans aucun bouquin théorique: elle est faite de l'emportement, du tartouillage, de l'outrance de la cuisine, de cette cuisine, je le répète, qui est toute la peinture des grands peintres qui se nomment Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret.
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Jeudi 13 août.—Il faisait, ce jour d'août, une chaleur écœurante, où la fadeur du ruisseau montait dans l'air sans souffle. Me trouvant sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, je songeais tout à coup à la fraîcheur de la salle du rez-de-chaussée du Louvre, en face de moi, à ces catacombes de la vieille Égypte pharaonique.
Et me voilà devant le colossal sphinx de granit rose de l'entrée, devant cette puissante image de la royauté, soudant une tête d'homme à un corps de lion, dont les pattes reposent sur un anneau: symbole d'une longue succession de siècles.
C'est un Ramsès, le fils de celui dont le nom a fait le tour du monde par les exploits de son bras, dont les victoires sculptées ornent les murs d'Ibsamboul, de Louqsor, du Ramasseum, et pendant que mon esprit est à sa glorieuse campagne contre les peuples de l'Asie occidentale, où, séparé de son armée, et attaqué par un corps de 2 500 chars, il n'échappe à la mort que par des prodiges de valeur, une voix de ventriloque, une voix comique de Bridoux, parlant avec un gardien de la permutation d'un camarade dans une brigade du Nord, me tire de ma rêvasserie, presque colère, et me chasse plus loin.
Et je m'enfonce au milieu de ces effigies d'une humanité antérieure à Jésus-Christ de 2 500 ans, je m'enfonce parmi ces femmes jaunes, à la taille menue, aux hanches peu développées, aux cuisses charnues, à la chevelure pareille à celle de la fille de Seti II, dont le noir des cheveux était le noir de la nuit, vêtues d'une robe-chemise ouverte en triangle au milieu de la poitrine, les bras ornés de bracelets composés de douze anneaux, et qui, coquetterie bizarre, ont le dessous des yeux maquillés d'une bande de couleur verte. Je m'enfonce parmi ces hommes, aux cheveux tuyautés tout droits, aux larges épaules, à l'étroit bassin, à la peau briquetée, vêtus du pagne plissé, appelé schenti, et tenant entre le pouce et l'index de la main gauche un petit sceptre, et de l'autre un bâton d'honneur; vêtus d'une peau de panthère, quand ils sont des prêtres.
Et, en ces matières impérissables du basalte, du granit, semble revivre autour de moi toute l'Égypte pharaonique, tout le monde des fonctionnaires et des courtisans des 26 dynasties, dans l'emphase lapidaire de leurs titres et de leurs charges.
C'est le chef des voiles du roi:—c'est le chef de la maison de lumière, le chef de l'équipement des jeunes soldats;—c'est le chef des conseils du roi et le commandant des portes;—c'est le «chef du secret pour proférer les paroles du roi»;—c'est «les yeux du roi dans toutes les demeures» (sans doute le ministre de la police);—c'est «le chef des mystères du ciel, de la terre et des enfers, l'écrivain de la vérité dans la demeure de la justice»;—c'est l'intendant des constructions du roi;—c'est le chef de la grande écurie;—c'est le basilicogrammate de la table du roi (le sommelier);—c'est le chef du gynécée royal;—c'est «le scribe de l'oreille du roi»;—c'est le flabellifère à la gauche du roi;—c'est le porte-chasse-mouche à la droite du roi;—c'est «le favorisé du roi et le cher à son cœur»;—c'est le compagnon des jambes royales du seigneur des deux Pays.
Et je m'arrêtais à de plus humbles représentations, à celle de «l'écrivain de la maison des chanteuses» et aussi à celle de cet humble fonctionnaire de l'intérieur, Se-Kherta, qui dit: «J'ai donné de l'eau à celui qui avait soif et des vêtements à celui qui était nu. Je n'ai fait aucun mal aux hommes.»