Lundi 6 mai.—Je pensais, pendant que tonnait le canon célébrant l'anniversaire de 1789, je pensais au bel article à faire sur la grandeur qu'aurait la France actuelle,—une France aux frontières du Rhin—s'il n'y avait eu ni la révolution de 89, ni les victoires de Napoléon Ier, ni la politique révolutionnaire de Napoléon III. Eh! mon Dieu, la France serait peut-être sous le règne d'un Bourbon imbécile, d'un descendant d'une vieille race monarchique complètement usée, mais ce gouvernement serait-il si différent de celui d'un Carnot, choisi de l'aveu de tous, pour le néant de sa personnalité.

Retour à pied à Auteuil à travers la foule.

Un ciel mauve, où les lueurs des illuminations mettent, comme le reflet d'un immense incendie,—le bruissement de pas faisant l'effet de l'écoulement de grandes eaux;—une foule toute noire, de ce noir un peu papier brûlé, un peu roux, qui est le caractère des foules modernes,—une espèce d'ivresse sur la figure des femmes, dont beaucoup font queue à la porte des water-closet, la vessie émotionnée;—la place de la Concorde, une apothéose de lumière blanche, au milieu de laquelle l'obélisque apparaît avec la couleur rosée d'un sorbet au Champagne;—la tour Eiffel faisant l'effet d'un phare, laissé sur la terre par une génération disparue,—une génération de dix coudées.

* * * * *

Mardi 7 mai.—Premier symptôme de l'Exposition: une odeur de musc insupportable se dégageant de la foule qui vague, une odeur de musc insupportable dans un café du boulevard, où il n'y a que des hommes.

* * * * *

Lundi 13 mai.—LES IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES D'UN CONSERVATEUR. Voici le titre du livre que j'ai trouvé à faire, si je devenais aveugle: une crainte qui me hante. Et ce serait une série de chapitres sur Dieu, sur le gouvernement, sur le cerveau, etc., etc.

* * * * *

Mardi 14 mai.—Oh! si un homme, comme moi, pouvait rencontrer un Japonais intelligent, me donnant quelques savoureux renseignements, traduisant, par-ci, par-là, quelques lignes des livres à figures, et surtout me criant: Gare! quand je ferais fausse route, quel livre j'écrirais sur les quatre ou cinq artistes de l'Empire du Lever du Soleil, de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe—non un livre documentaire, comme je l'ai fait pour les peintres français du siècle dernier,—mais un livre hypothétique, où il y aurait des envolements de poète, et peut-être de la lucidité de somnambule.

* * * * *