Mercredi 15 mai.—Deux sœurs, deux enfants,—c'est l'expression de la lettre—avaient demandé, ces jours-ci, à voir l'auteur des FRÈRES ZEMGANNO. Elles sont venues aujourd'hui, ces deux fillettes d'une famille de la petite bourgeoisie, vêtues de robes en laine noire, et les mains dans des gants de soie, au bout des doigts usés. À la fin de la visite, la plus brave m'a demandé dans quel cimetière était enterré mon frère. J'ai été profondément ému par cette touchante prise de congé! C'est curieux, si je suis bien nié, bien haï, bien insulté, j'ai des enthousiastes, et surtout chez des femmes du peuple, en ce temps où il n'y a plus de religion, et où je me sens, dans leur imagination, occuper la place d'un prêtre, d'un vieil être auquel va un respect religieux un peu tendre.

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Jeudi 16 mai.—Ce soir Léon Daudet conte un rêve assez original qu'il a fait ces jours-ci. Charcot lui apportait des pensées de Pascal, et en même temps lui faisait voir dans le cerveau du grand homme qu'il avait avec lui, les cellules qu'avaient habitées ces pensées, absolument vides, et ressemblant à des alvéoles d'une ruche desséchée.

Il m'étonne ce sacré grand gamin, par ce mélange chez lui de fumisteries inférieures, de batailles avec les cochers de fiacre, et en même temps par sa fréquentation intellectuelle des hauts penseurs, et ses originales rédactions sur la vie médicale.

Et sur ce rêve, la conversation monte, et je dis qu'il serait du plus haut intérêt que l'ascendance de tout homme de lettres fût étudiée par un curieux et un intelligent jusque dans les générations les plus lointaines, et que l'on verrait le talent venant du croisement de races étrangères ou de carrières suivies par la famille; et qu'on découvrirait dans un homme, comme Flaubert, des violences littéraires, provenant d'un Natchez, et que peut-être chez moi, la famille toute militaire dont je sors, m'a fait le batailleur de lettres que je suis.

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Samedi 18 mai.—Les architectures exotiques de cette Exposition en tuent un peu la réalité; il semble qu'on processionne dans les praticables d'une pièce orientale. Puis, au fond c'est trop grand, trop immense, et il y a trop de choses, et l'attention, comme diffuse, ne s'attache à rien. Le vrai format d'une exposition était le format de l'exposition de 1878.

Avec Manet, dont les procédés sont empruntés à Goya, avec Manet et les peintres à sa suite, est morte la peinture à l'huile, c'est-à-dire la peinture à la jolie transparence ambrée et cristallisée, dont la femme au chapeau de paille de Rubens est le type. C'est maintenant de la peinture opaque, de la peinture mate, de la peinture plâtreuse, de la peinture ayant tous les caractères de la peinture à la colle. Et aujourd'hui tous peignent ainsi, depuis les grands jusqu'au dernier rapin de l'impressionnisme.

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Lundi 20 mai.—À l'Exposition, les allants et les venants, tout un monde bêtement affairé, éreinté, affolé, la tête perdue; c'est de l'humanité qui ressemble aux bestiaux fous, que j'ai vus, en leur course éperdue dans le Bois de Boulogne, au mois d'août 1870.