Là, quatre mois de vie étrange, quatre mois à fumer de l'opium. Il a rencontré quelqu'un de retour de la Cochinchine, qui lui a dit que ce qu'a écrit Baudelaire sur la fumerie de l'opium, c'est de la pure blague, que ça procure au contraire un bien-être charmant, et l'embaucheur lui donne une pipe et une robe cochinchinoise. Et le voilà pendant quatre mois, dans sa robe à fleurs, à fumer des pipes, des pipes, des pipes, allant jusqu'à cent quatre-vingts par jour, et ne mangeant plus, ou mangeant un œuf à la coque toutes les vingt-quatre heures. Enfin il arrive à un anéantissement complet, confessant que l'opium donne une certaine hilarité au bout d'un petit nombre de pipes, mais que passé cela, la fumerie amène un vide, accompagné d'une tristesse, d'une tristesse impossible à concevoir. C'est alors que son père, auquel il avait écrit qu'il était en Italie, le découvre, le tire de sa robe et de son logement, et le promène, pas mal crevard, pendant quelques mois en Espagne.
Arrive le 15 mai. Il était rétabli. Par la protection de Saint-Paul, il est nommé sous-préfet dans l'Ariège, et il me dévoile les mensonges du suffrage universel, me contant que dans une commune, où Saint-Paul avait eu l'unanimité, quelques mois après, le candidat de Gambetta avait la même unanimité.
Mais au mois d'octobre de cette année, le sous-préfet est sur le pavé, et il se remet à faire du journalisme dans le Gaulois.
C'est alors l'époque de cette grande passion qui l'improvise boursier, un boursier s'il vous plaît, gagnant douze mille francs par mois pour la femme qu'il aime, puis bientôt la cruelle déception, qui lui fait acheter, avec l'argent de sa dernière liquidation, un bateau de pêche en Bretagne, sur lequel, il mène pendant dix-huit mois la vie d'un matelot, dans l'horreur du contact avec les gens chic.
Enfin, le retour à la vie littéraire…
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Vendredi 12 juillet.—Exposition centennale. Je ne sais, si ça tient à ce jour fait pour des expositions de machines, et non pour des expositions de tableaux, mais la peinture depuis David jusqu'à Delacroix, me paraît la peinture du même peintre, une peinture bilieuse, dont le soleil est du triste jaune, qu'il y a dans les majoliques italiennes. Oui, vraiment la peinture contemporaine tient trop de place dans ce temps. Au fond il y a eu une peinture primitive italienne et allemande; ensuite la vraie peinture qui compte quatre noms: Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret; et à la suite de cette école de l'ingénuité et de cette école du grand et vrai faire, encore de jolies et spirituelles palettes en France, et surtout à Venise, et après plus rien que de pauvres recommenceurs,—sauf les paysagistes du milieu de ce siècle.
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Vendredi 19 juillet.—Daudet me dit, en nous promenant ce matin dans le parc de Champrosay, que j'ai manqué hier une conversation bien intéressante de Mistral: une sorte de biographie au courant de la parole.
Et joliment, Daudet s'étend sur ce paysan poétique, appartenant tout entier à ses bouts de champs, à son petit bien, à sa maison, à ses parents, à sa province, enfin à tout cela de rustique et d'ancienne France, dont il a tiré sa poésie. Il m'entretient de l'enfant, qui s'est sauvé quatre fois du collège, pour retourner à son clos, et qui, à douze ans, fabriquait deux petites charrues minuscules, les deux uniques objets d'art qui parent l'habitation de l'homme. Il me le montre, prenant goût aux études, et pouvant seulement être gardé par le collège, alors qu'il a connu les GÉORGIQUES de Virgile et les IDYLLES de Théocrite. Un type particulier, ce paysan d'une race supérieure, d'une race aristocratique, chez laquelle le travail des champs, sous le beau ciel du Midi, prend une idéalité qu'il n'a jamais eue dans le Nord.