Dans cette biographie, tout émaillée d'expressions provençales, que le raconteur de lui-même, jetait en marchant dans les allées du parc, il était question de deux mariages; d'un mariage avec une Mistral, lui apportant des millions, et qu'il avait rompu avec une grande tristesse d'âme, en rentrant dans son domaine, sur le sentiment qu'il éprouvait de la disproportion de son avoir et de celui de sa femme, et dans la crainte que cette grande fortune ne lui fît perdre les éléments inspirateurs de sa poésie.
Quant à l'histoire du mariage qui s'est réalisé, elle est vraiment charmante. L'article de Lamartine sur MIREILLE avait amené une correspondance de Mistral avec une dame de Dijon, et un jour qu'il passait par la Bourgogne, il faisait une visite à sa correspondante. Des années, beaucoup d'années se passaient, et tous les soirs, en mangeant avec sa mère, c'étaient des phrases dans le genre de celle-ci: «Les hommes, c'est fait pour se marier… pour avoir des enfants… toi, quelle sera ta vie, quand je n'y serai plus… tu auras une bonne avec laquelle tu coucheras?» Une nuit, après une de ces gronderies, Mistral se rappelant une toute petite fille, qui le regardait avec de beaux grands yeux, lors de la visite qu'il avait faite à la dame de Dijon, et qui était sa tante, il se demandait quel âge elle pouvait bien avoir, calculait qu'elle avait dix-neuf ans, partait pour Dijon, se rendait à la maison, où il avait fait une visite, une dizaine d'années avant, demandait en mariage la jeune fille, qui lui était accordée.
Et Daudet, se reconnaissant une certaine parenté avec Mistral, déclare qu'il était venu au monde, avec le goût de la campagne, qu'il n'avait point l'appétence de Paris, qu'il n'avait point l'ambition de devenir célèbre, qu'il avait été porté à Paris comme un duvet, et que l'ambition de la célébrité, lui était venue du milieu, dans lequel il était tombé.
En promenade, devant l'épanouissement de Daudet, devant les champs de blé, tout roux, tout dorés, tout brûlés.
—Daudet, lui dis-je, vous aimez la plaine, vous?
—Oui, me répond-il, la verdure ne me comble pas de joie… Nous les gens du Midi, nous aimons les grillades de toutes sortes, et c'est pour nous une stupeur, quand nous arrivons à tout ce vert qui est dans le Nord.
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Jeudi 25 juillet.—Aujourd'hui avec les Ménard-Dorian, Mme Lockroy, le jeune Hugo, dîne à Champrosay, M. Brachet qu'a rencontré Daudet à Lamalou, et de la conversation duquel il est revenu tout à fait toqué.
C'est en effet un causeur supérieur, par la science profonde qu'il possède de toutes les questions qu'il aborde, par le jugement original qu'il porte sur elles, par l'indépendance de son esprit à l'endroit de toutes les idées reçues, de tous les clichés acceptés, etc. Un petit homme aux yeux noirs, à la barbe grêle, au teint marbré de plaques rougeaudes, au crâne à la conformation assez semblable à celui de Drumont. Il se met à parler de la situation politique, du désarroi du moment, de l'avènement futur de Boulanger.
Il s'est trouvé avec lui à la Flèche, il a été de sa promotion, et dit que ce qui le caractérise, c'est qu'il est un étranger, un Écossais par sa mère, un homme qui ne connaît pas le ridicule, qui se promènerait dans une voiture rouge d'Old England… qu'au fond il méprise les Français. Il ajoute qu'il est menteur, menteur, qu'il a une très moyenne intelligence, mais une volonté enragée, avec le talent, un talent tout particulier de parler à la corde sensible des gens auxquels il s'adresse, et qu'il a très souvent la bonne fortune des mots qui enlèvent, enfin qu'il est un allumeur de foules.