Une omelette, un gigot, des haricots se succèdent.

Une allusion fortuite au Panthéon littéraire, à Buchon qui se trouve être l'oncle de Drumont, amène la conversation sur les croisades, la prise de Constantinople, et les mépris d'Anne Comnène, cette Byzantine littéraire et artiste, à l'endroit des gros barons septentrionaux. Et de Constantinople et d'Anne Comnène et des croisades, nous sautons au Père Dulac et aux missionnaires, dont Drumont parle avec un lyrisme religieux, disant que ce sont des hommes, dont toute la virilité est passée dans leur foi. Et il conte, comme un vrai croyant qu'il est, qu'un de ces missionnaires étant mort à bord d'un petit bâtiment chinois, et son corps ne se décomposant pas, les matelots avaient dit à son compagnon: «Mais il était donc vierge!»

On apporte une salade de tomates très réussie pour des palais blasés, quand Daudet, qui est muet depuis quelques instants, pris de douleurs intolérables d'estomac, demande à aller se jeter, une minute, sur un divan dans la chambre de Drumont.

Cette sortie jette un froid parmi nous deux, restés à table. Il y a un silence, au bout duquel Drumont jette cette phrase inattendue:

—Pourquoi sommes-nous sur la terre?… Pourquoi sommes-nous réunis dans ce moment?… Pourquoi en face de ce paysage, nous livrons-nous à des conversations supérieures?

Et Drumont dit cela, en se donnant des coups de doigts révoltés, dans sa noire crinière, où une mèche se déroule, tortillée sur son front à la façon d'une mèche de Gorgone, tandis que ses yeux de scribe moyenageux, encastrés dans leurs minces lunettes, sont abaissés sur les fleurs de son assiette.

Daudet est rentré, et assis, à demi couché sur une petite table, pendant qu'il prend à de lentes avalées, une tasse de café, interrompant soudain nos doléances sur la société moderne et sa veulerie, il se met à parler éloquemment sur la ressemblance de la génération actuelle avec Hamlet, de cette génération chez laquelle, selon une expression de Baudelaire, l'action ne correspond pas avec le rêve, prétendant que l'époque ne comporte pas l'action.

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Lundi 12 août.—Hayashi est venu chez moi, et a passé la journée à me déchiffrer des noms d'artistes japonais sur mes bibelots.

Comme je m'étonnais de la longévité des artistes japonais, citant Hokousaï et tant d'autres, et même le brodeur, dont il était en train de me lire la signature, sur un foukousa représentant une carpe monumentale, et que voici: «Jou-ô, âgé de 73 ans», Hayashi me disait qu'au Japon, la mortalité de 1 à 10 ans était énorme, encore très grande de 10 à 20 ans, encore grande de 20 à 30 ans, mais que l'homme qui avait atteint l'âge de 30 ans, réunissait là-bas, toutes les chances pour attraper beaucoup d'années. Toutefois comme sa réponse à ma question ne concernait pas absolument les artistes japonais, Hayashi ajoutait que les artistes qui font parler d'eux, le doivent à une vitalité supérieure à celle des autres hommes, et quand ils ne sont pas submergés par un accident, ils doivent vivre très vieux.