Il y a vraiment de l'ironie française chez ce peuple japonais. Hayashi me racontait qu'un compatriote, qu'il a connu à Paris, et qui est devenu un grand monsieur dans le gouvernement japonais, lui avait écrit plusieurs fois, sans qu'il répondît, lorsque à son dernier voyage au Japon, il lui avait demandé à venir le voir, dans une lettre où il lui disait: «Oui, je suis un fonctionnaire du gouvernement, mais je suis tout de même un honnête homme, je ne vole pas mes appointements, et je mérite une visite.»
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Mercredi 14 août.—Les journaux qui ont raconté la visite du Shah de Perse à Saint-Gratien, n'ont point eu connaissance du message qui l'a précédé, et qui demandait de lui faire préparer «un verre d'eau glacée, des gâteaux, une chaise percée».
Un Russe bien informé me disait, que dans cette demande, il n'y avait pas l'appréhension de mauvaises entrailles, mais une affectation de dédain, de la part du «Roi des Rois» pour les familles royales et princières de l'Europe. Et ce Russe me racontait, qu'au dîner donné à Saint-Pétersbourg, et où le Shah donnait le bras à l'Impératrice de Russie, en se levant de table, il avait, un moment, marché le premier en tête, faisant semblant d'oublier la souveraine, pendant que l'Impératrice le suivait assez embarrassée.
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Lundi 19 août.—Aujourd'hui à l'Exposition, une évocation du passé bien autrement intéressante pour moi, que le char d'Attila: ç'a été un petit modèle de diligence jaune, portant sur la caisse: Rue Notre-Dame-des Victoires. En le regardant, je retrouvais mes gais départs pour les vacances en province, la sortie victorieuse de Paris à grandes guides par les rues étroites, le sautillement des croupes blanches devant les vitres du coupé, les relais retentissants du bruit de la ferraille, les villages et leurs pâles vivants, traversés dans le crépuscule, au galop. Et la petite diligence jaune, me rappelle encore une de mes plus profondes émotions—c'était cette fois en rotonde,—je revenais tout seul, à douze ans, de mes premières vacances passées à Bar-sur-Seine, et j'avais acheté les livraisons à quatre sous du roman de Fenimore Cooper: LE DERNIER DES MOHICANS. Postillon, conducteur, voisins de rotonde, endroits où l'on s'arrêtait pour relayer, auberges où l'on mangea, je ne vis rien des choses de la route. Non, jamais je ne fus aussi absent de la vie réelle, pour appartenir si complètement à la fiction,—sauf cependant une autre fois, la fois, où plus petit encore, j'avais lu, échoué dans une vieille bergère de la chambre à four de Breuvannes, j'avais lu ROBINSON CRUSOÉ, que mon père avait acheté pour moi, à un colporteur de la campagne.
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Jeudi 22 août.—En montant à Bar-le-Duc, dans la victoria de Rattier, mes regards s'arrêtant par hasard sur mes mains reflétées sur le cuir verni du siège du cocher, mon étonnement est grand de rencontrer dans le reflet de mes mains, le trompe-l'œil le plus extraordinaire d'un morceau de peinture de Ribot, avec ses chairs aux ambres noirâtres, aux lumières d'un rose violacé.
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Lundi 26 août.—Mon Dieu, que le monde est loin d'être infini. Aujourd'hui je prononce le nom d'Octave Mirbeau devant ma cousine, qui me dit: «Mais Mirbeau… attendez, c'est le fils du médecin de Remalard, de l'endroit où nous avons notre propriété… eh bien, je lui ai donné deux ou trois fois des coups de fouet à travers la tête… Ah! le petit affronteur que c'était, quand il était enfant… il avait par bravade, la manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de celles des d'Andlau.»