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Mardi 3 septembre.—Le général Obernitz, le général vurtembergeois qui, après Reichshoffen avait établi son quartier général à Jeand'Heurs, et qui se montra un vainqueur supportable, disait à Rattier, quand il quitta le château: «Oh! priez Dieu pour vous, que nous rencontrions l'ennemi loin d'ici, parce que le soldat qui s'est battu, devient une bête féroce pendant trois jours… et moi-même je n'en suis pas le maître!»
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Samedi 7 septembre.—Une fille du maréchal Oudinot, Mme de Vesins, je crois, aimait tant Jeand'Heurs, que lors de la vente de la propriété, elle en avait emporté des sachets de terre, comme on emporte des sachets de Terre Sainte.
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Lundi 9 septembre.—Des rejets dans de petits sentiers à travers le bois, au loin au loin: une perspective de raquettes de coudrier, aux béquilles basculantes, s'offrant perfidement au sautillement voletant des oiseaux. Je suis tombé dans la tendue.
Oh! que de souvenirs des bonnes journées de mon enfance, passées à Neufchâteau. Le départ à cinq heures. Une heure de marche, au bout de laquelle, on arrivait à un grand pré, qui avait presque toujours, çà et là, des taches d'un vert plus vivace que le reste de l'herbe, des taches qui étaient des places à mousserons, poussés la nuit, et qu'on cueillait dans la rosée. Puis les provisions déballées dans la cabane, le feu allumé et les pommes de terre dans un pot de fonte, on allait faire la première tournée, et la tournée était longue, car il y avait 1500 rejets, et les jours de passage, les allées étaient pleines, d'un bout à l'autre, de pauvres rouges-gorges, de pauvres rouges-queues, pris par les pattes, et battant désespérément des ailes. Je me rappelle une journée d'octobre, où nous avons pris dix-huit douzaines de ces petits oiseaux, et entre autres au moins une douzaine de rossignols à la petite croupe, qui est une vraie pelote de graisse. Le retour avec une faim de tous les diables, et le fricotage d'un morceau de viande dans les pommes de terre. Un long déjeuner. Une seconde tournée à midi, suivie d'un repos, où le garde qui était un vieux soldat de la garde impériale, un grand homme sec, toujours grognonnant, mais le plus brave homme de la terre, me racontait interminablement toujours, je ne sais quelle bataille, où l'action terminée, n'ayant rien pour s'asseoir, ils avaient mangé assis sur des cadavres d'ennemis.
Au milieu de ces récits, arrivait ordinairement, pour la troisième tournée, mon oncle, l'ancien officier d'artillerie, qui, marchant le premier avec son gros dos rond et son pas lourd, donnait la liberté aux oisillons qui n'avaient pas les pattes cassées, silencieux, et sans donner la réplique à la grondante mauvaise humeur de Chapier.
Chapier c'était le jardinier, le garde, l'organisateur de la tendue, le domestique mâle à tout faire de la maison pour un gage de 300 francs. Il était le mari de Marie-Jeanne, la cuisinière, celle dont mon grand-père avait longtemps comprimé les ardeurs conjugales, en la faisant tremper dans la pièce d'eau de Sommerecourt. Chapier est le père de Mascaro, surnom donné dans la famille à son fils, qui tout en doublant son père eut la permission d'établir à côté de la maison, un petit commerce de mercerie et de vente d'almanachs, qui le fit riche à sa mort, de 800 000 fr., et il est le grand-père du Chapier actuel, possesseur de plusieurs millions, et brasseur de grandes affaires, entre autres de la concurrence aux eaux de Contrexéville.
Mon cousin Marin a donné, ces jours-ci, l'hospitalité pour les grandes manœuvres, à un de ses amis, à M. O'Connor, lieutenant-colonel de dragons: un militaire dont la conversation est pleine de faits. Il parlait aujourd'hui de l'extraordinaire force physique des turcos, et de l'espèce de joie orgueilleuse qu'ils éprouvaient, quand leur sac, leur écrasant sac dépassait de beaucoup leur tête. Il les disait merveilleux pour un choc, pour un coup de main, mais incapables d'un effort continu, accusant leur insuffisance au tir, leur inaptitude à viser, entraînés qu'ils sont toujours à la fantasia, et n'étant occupés qu'à faire parler la poudre, et à se griser de son bruit. Il appuyait aussi sur la nature enfantine de ces hommes, sur le besoin qu'ils ont tous les matins de venir faire des plaintes fantastiques, et qui s'en vont bien contents, et disent: «Merci, capitaine!» quand le capitaine leur a jeté à la tête: «Tu es un imbécile!»